Méthane : la méga bombe climatique est-elle amorcée?

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

Ce texte a été publié dans les pages du journal Le Devoir, le 7 août 2014

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Photo : Thinkstock

L’article d’Alexandre Shields dans le Devoir du 1er août sur le constat scientifique d’un dégazage de méthane dans l’océan Arctique donne froid dans le dos car il indique que nous sommes probablement aux portes du scénario climatique du pire que pire. Les tendances actuelles des évolutions des gaz à effet de serre nous placent déjà sur la trajectoire d’une augmentation moyenne de 3 à 5 degrés Celsius d’ici la fin du siècle. Or ces scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne tiennent même pas compte des émissions potentielles de la fonte du pergélisol ou du dégazage des hydrates de méthane des fonds marins dont il est difficile d’envisager l’ampleur en l’absence de connaissances fines sur le phénomène.

La prudence des scientifiques qui, à l’instar de Claude Villeneuve dans l’article, n’osent se prononcer sur le lien du phénomène observé avec le réchauffement de la température de l’océan en l’absence de preuves tangibles est donc ce qui est attendu de la science. Cela démontre le conservatisme de son processus d’établissement de la preuve.

Mais on ne négocie pas avec les lois de la physique. L’état solide du méthane des fonds marins est maintenu ainsi précisément en raison de conditions constantes de pression et de température. Le phénomène observé dans la mer de Laptev est donc typiquement ce qui est attendu d’un réchauffement des océans, pour peu que l’on tienne compte des lois de la physique. Le dégazage des hydrates de méthane qui s’ensuit entraîne d’avantage de réchauffement dans une boucle d’accélération sans fin pouvant mener à un emballement climatique catastrophique pour la civilisation telle qu’on la connaît aujourd’hui. Il s’agit ici de science, pas de science-fiction.

De plus, il faut noter que le potentiel de réchauffement du méthane de quelque 20 fois celui du dioxyde de carbone (CO2), évoqué par Alexandre Shields dans l’article, a été rehaussé par le dernier rapport sur la physique du climat du GIEC à 34 fois celui du CO2 sur un horizon de 100 ans et à 86 fois plus puissant que le CO2 sur une période de 20 ans. Ces nouvelles valeurs scientifiques du potentiel de réchauffement du méthane ne sont pas encore prises en compte dans les calculs des équivalences en dioxyde de carbone des scénarios d’émissions nationales ou internationales.

Quelques conclusions peuvent être tirées des constats précédents.

  • Le dégazage du méthane des fonds marins et du pergélisol représente une méga bombe climatique à fragmentation et à action rapide. Une fois lâchée, elle agira partout, sur tous les milieux et très rapidement. Elle enclenchera un processus qui s’auto-entretiendra, s’amplifiera et mènera à des bouleversements climatiques insoutenables pour de larges pans de l’humanité et fort probablement pour le maintien de la civilisation. Il faut donc tout faire pour empêcher ou ralentir son amorçage.
  • Tous les scénarios d’émissions de gaz à effet de serre qui n’utilisent pas les dernières valeurs scientifiques d’équivalence du méthane sous-estiment son potentiel de réchauffement réel, en particulier sur un horizon de 20 ans. C’est le cas, entre autres, des inventaires nationaux des émissions du Canada et du Québec qui sont basés sur un potentiel de réchauffement planétaire du méthane de 21, valeur désormais caduque fixée par une convention internationale remontant à 1995. La bonne nouvelle, si l’on peut dire, c’est que le méthane que l’on évite d’envoyer dans l’atmosphère, a également une valeur plus importante en termes d’émissions de gaz à effet de serre évitées.
  • Les commissaires du BAPE sur les enjeux de l’exploration et de l’exploitation du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, qui doivent rendre leur rapport en novembre prochain, ne peuvent ignorer dans leurs conclusions les dernières évolutions climatiques ni les nouvelles valeurs du potentiel de réchauffement planétaire du méthane. À défaut, ils trahiraient en quelque sorte leur mandat.
  • Les craintes des écologistes les plus alarmistes semblent malheureusement se confirmer. Nous faisons face au scénario climatique du pire. Il n’y a qu’une seule chose à faire pour tout esprit raisonnable voulant participer au règlement de notre dette écologique accumulée : se donner les moyens de sortir au plus vite de notre dépendance envers tous les combustibles fossiles, y compris le gaz naturel qui est composé principalement de méthane et dont une part de la production fuit toujours dans l’atmosphère.
  • Le Québec a la possibilité de ralentir significativement les émissions de gaz à effet de serre issues des sables bitumineux, dont la production brûle d’énormes quantités de gaz naturel pour fluidifier le bitume, en refusant que le projet d’oléoduc Énergie Est de TransCanada se déploie sur son territoire. L’Institut Pembina a calculé que la production des 1,1 million de barils par jour qui transiteraient par le pipeline Énergie Est représenterait un ajout de gaz à effet de serre équivalant à 7 millions de véhicules de plus par année sur les routes pendant une durée de vie de l’ouvrage d’au moins 50 ans. Et nous ne parlons ici que des émissions liées à la production… Compte tenu du risque avéré d’emballement climatique constaté ci-dessus, il paraît évident que ce projet est le contraire d’un développement durable…      

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Quelle stratégie de réduction des gaz à effet de serre dans le transport routier au Québec?

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, AQLPA

Le nouveau gouvernement de Philippe Couillard prend au sérieux, apparemment, la question des changements climatiques. Le nouveau nom du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) en est un indice. Le gouvernement Libéral majoritaire dispose d’ailleurs des marges de manœuvre nécessaires pour engager des politiques rigoureuses de réduction des gaz à effet de serre (GES) afin d’atteindre l’objectif de moins 20% d’ici 2020 par rapport au niveau de référence de 1990. Les décisions à l’égard du sort des hydrocarbures en sol québécois détermineront toutefois si le gouvernement est sincère dans sa volonté de réduire les GES à hauteur de l’urgence écologique soulignée par les experts du climat. Rappelons que le dernier rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) annonce qu’il faut viser zéro émission de GES dans la deuxième moitié du siècle si nous voulons limiter la hausse moyenne de température au seuil critique de 2 degrés Celsius. Il faut donc clairement sortir de l’ère du pétrole.

Quoiqu’il en soit à cet égard, cibler le secteur des transports restera incontournable dans toute stratégie de réduction des GES au Québec. Quelque 42,5% des émissions de GES du Québec proviennent du secteur des transports, dont 33% du transport routier, lequel produit à lui seul des émissions équivalentes à celles de tout le secteur industriel. Au 1er janvier 2015, les distributeurs de produits pétroliers seront soumis aux enchères de la bourse du carbone. Cela va renchérir le coût du litre de quelques sous chaque année et inciter à des changements de comportement. Mais le gouvernement peut faire beaucoup plus pour accélérer le mouvement.  (more…)

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Le point sur le potentiel de réchauffement du méthane

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, AQLPA

Une confusion certaine entoure la notion de potentiel de réchauffement planétaire (PRP) du méthane et de ses valeurs qui ont augmenté dans le temps. Même l’AQLPA s’est laissé abuser par les incohérences des chiffres qu’on trouve dans le rapport du comité sur l’Évaluation environnementale stratégique (ÉES) du gaz de schiste rendu public le 17 février dernier. Après contre-vérification, nous pouvons maintenant affirmer que la synthèse de l’ÉES évoque une valeur de potentiel de réchauffement qui remonte à 2001, tandis que la recherche effectuée par le CIRAIG pour évaluer la contribution du gaz de schiste au bilan des gaz à effet de serre du Québec se base sur une valeur de 2007! Rappelons que le PRP du méthane a été rehaussé de manière significative dans le rapport 2013 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, (GIEC) si bien qu’au final l’ÉES sous-estime fortement les émissions de gaz à effet de serre associées à l’exploitation du gaz de schiste. L’AQLPA a d’ailleurs publiquement demandé un rectificatif au rapport de l’ÉES et que les calculs soient refaits avec les valeurs actualisées.

Faire le point sur le sujet s’impose car le potentiel de réchauffement planétaire est l’un des facteurs clé, avec les émissions fugitives, du rôle trop sous-estimé du méthane dans les changements climatiques. Mais avant tout un rappel : le gaz naturel, conventionnel ou de schiste, est essentiellement composé de méthane (CH4). Pour évaluer la contribution du méthane au bilan global des gaz à effet de serre, l’ÉES recourt à la méthode de conversion traditionnelle en équivalent dioxyde de carbone (eCO2) qui consiste à comparer les conséquences sur l’effet de serre d’un volume donné de méthane, à celles qu’aurait le même volume de CO2, sur une certaine période de temps. Cela se traduit par l’attribution d’une valeur représentant un potentiel de réchauffement planétaire, rapporté à celui du dioxyde de carbone, le plus important d’entre tous. Ce PRP, (aussi appelé potentiel de réchauffement global calqué sur l’anglais), représente donc une donnée fondamentale pour évaluer les impacts climatiques d’un gaz autre que le CO2. (more…)

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L’Isle Verte, Lac-Mégantic et la Terre-mère

Le feu déchaîné, la voie du chaos

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

À L’Isle-Verte, le curé Frigon a demandé de chercher le sens de cette tragédie qui a frappé les anciens les plus fragiles. Une telle quête de sens s’inspire forcément de la sensibilité, de l’expérience et des dispositions de chacun. Je ne connaissais personne à la résidence de L’Isle-Verte. Mais je voudrais néanmoins tenter de répondre à cet appel en faisant un parallèle avec l’horreur de Lac-Mégantic, – où c’est surtout la jeunesse qui a été fauchée – et en remettant ces événements dans la perspective d’un autre feu qui couve avec la combustion croissante des énergies fossiles.

Tant à L’Isle-Verte qu’à Lac-Mégantic, le feu a pu se déchaîner par suite d’un laxisme législatif, réglementaire et organisationnel. Ici pas de gicleurs, – alors que leur efficacité est connue depuis des décennies – et là un train de pétrole mal identifié dans des wagons trop fragiles, abandonné sans surveillance sur une voie en pente qui aboutissait en plein centre-ville… Dans les deux cas, on peut parler de réglementations insuffisantes, de procédures inadéquates, de manque de moyens, et surtout d’une forme de déni de croire que le pire pouvait arriver. Un jour ou l’autre, le principe de réalité dessille les yeux des aveugles volontaires. (more…)

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Entre émissions et négociations – Bilan géoclimatique 2013

Par Alain Brunel, directeur climat énergie de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique

Ce texte a été publié dans le journal Le Devoir, édition du 28 décembre 2013 

A l’heure des nombreux bilans annuels, il en est un des plus graves qu’il ne faudrait surtout pas oublier : l’état du monde des émissions de gaz à effet de serre et des négociations visant à les juguler. Car sous nos yeux se dessine la « géoclimatique » d’un futur effrayant si nous continuons à faire des choix menant au chaos climatique et social. Et il ne reste que quelques années pour inverser à un coût raisonnable la tendance à la hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) qui accompagne l’exploitation et l’usage incontrôlés des combustibles fossiles.

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Photo : Agence France Presse / Ed Jones

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Le Canada gagne le prix Fossile du Non Accomplissement à vie à la conférence sur le climat de Varsovie

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VARSOVIE, Pologne – Le déshonneur du prix Fossile du Non Accomplissement a été décerné au Canada ce soir lors de la dernière journée officielle des négociations climatiques des Nations Unies. Créé dans la longue lignée des Prix fossile du jour et de l’année, le prix spécial a été donné pour pointer l’échec de longue date du gouvernement Harper à faire des contributions significatives aux pourparlers de l’ONU sur le climat. En lieu et place, le gouvernement Harper tente de bloquer et ralentir les progrès dans les négociations.

« En ayant remporté cinq ans de suite le prix du Fossile colossal – remis au pays qui a fait le plus de dommages aux pourparlers sur le climat – le Canada est dans une ligue à part pour son manque total de crédibilité en matière d’action climatique, » a déclaré Christian Holz, directeur général du Réseau action climat Canada. « L’inutilité du gouvernement Harper dans ce dossier a détérioré la position du Canada dans le monde, malgré le fait qu’une large majorité de Canadiennes et Canadiens veulent de l’action et du leadership sur les changements climatiques. » (more…)

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Climat trouble à Varsovie

Le Canada responsable de l’échec des négociations

Varsovie, 23 novembre 2013 – Les mines sont grises, comme le ciel, à la Conférence de Varsovie sur les changements climatiques. Malgré l’urgence d’un diagnostic scientifique implacable sur l’évolution du climat fourni par les experts du GIEC, la Conférence des Nations Unies débouche, à cette heure (Midi, heure de Varsovie), sur très peu de résultats concrets.

Seul un accord REDD+ (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts dans les pays en développement) a été adopté au moment de mettre sous presse. D’autres décisions sectorielles sur la finance et le mécanisme de « pertes et dommages » sont en voie d’être adoptés en plénière, mais ils pourraient bien être torpillés en raison des divergences de vue considérables entre les différents blocs.

Les pays du G77/Chine, présidés par la République des Fidji, et l’Inde, au nom du BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde et Chine) ont exprimé de sérieuses réserves sur la 5e version du texte présentée par les présidents du Groupe de travail ad hoc sur la Plateforme de Durban. La plupart des pays en développement ont dénoncé l’absence d’une feuille de route et d’un échéancier clair dans le texte devant mener à un accord en 2015. (more…)

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CdP-19 : la société civile est déçue

Par Aida Ahmadi, membre de la délégation AQLPA à Varsovie 

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Il faut préciser d’entrée de jeu  que le Sommet sur le charbon se tient exactement au même moment que la CdP19, où les pays se réunissent dans le but de négocier des cibles ambitieuses, et au moment où des grands émetteurs prennent des initiatives pour abandonner ou diminuer le nombre de nouvelles centrales au charbon. Un exemple éloquent est celui du gouvernement de l’Ontario qui a annoncé il y a deux jours que sa province est maintenant libre de charbon, ce qui a réjoui les Canadiens. Cependant, en publicisant le charbon, le gouvernement polonais a non seulement affaibli la position de l’UE, il a aussi montré son manque de respect envers l’ensemble du processus de négociations. La société civile a manifesté son désaccord devant le Ministère de l’Économie polonais(1).

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Crise climatique : Transportons-nous au 21e siècle

Par Marc Lebel, membre de la délégation AQLPA à Varsovie

« L’infrastructure, la technologie et la gestion du transport représentent des options importantes d’atténuation des changements climatiques »
-  Rajendra Pachauri, président du GIEC et lauréat d’un Prix Nobel

La crise climatique est due à de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, il y a des secteurs sur lesquels nous pouvons agir rapidement afin d’atténuer les répercussions du réchauffement planétaire et espérer rester en-dessous d’un réchauffement de 2 degrés Celsius. Le transport fait partie de ces leviers.

La bonne nouvelle, c’est que l’inaction d’États nuisibles comme le Canada dans les négociations internationales peut être compensée par le pragmatisme d’entités fédérées comme le Québec et aussi par les villes. Nous avons eu la chance de rencontrer le ministre Yves-François Blanchet et la délégation québécoise cette semaine. M. Blanchet a soutenu que le Québec peut et doit contribuer à décentraliser la lutte aux changements climatiques.

En plus de participer à des événements parallèles sur le marché du carbone Québec-Californie, le ministre de l’Environnement nous a dressé un portrait de la contribution de la politique sur l’électrification des transports sur l’effort global de réduction des GES au Québec. Répondant à nos questions insistantes sur la part significative du transport (43%) dans notre bilan de GES, M. Blanchet a indiqué que l’électrification des transports (potentiel de réduction de nos GES de 1,5% d’ici 2020) doit être accompagnée d’autres mesures concrètes, dont une Politique sur la mobilité durable qui verra bientôt le jour.

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Océans : acidification et désoxygénation en cours

Par Alain Brunel, chef de la délégation AQLPA à Varsovie

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Il faut insister sur le fait que l’enjeu de la réduction des gaz à effet de serre (GES) ne concerne pas que des intérêts nationaux ou transnationaux, mais aussi l’ensemble du monde vivant de la planète. Le déséquilibre du cycle biogéochimique du carbone affecte les écosystèmes à un rythme extrêmement rapide d’un point de vue écologique. Les océans, source de toute vie, sont en première ligne. Ils produisent 50% de l’oxygène que nous respirons. Ils jouent un rôle majeur dans l’équilibre climatique. Mais les changements en cours vont affaiblir leur effet protecteur.

De 1971 à 2010, les océans ont absorbé 90% de la chaleur en surplus retenue dans l’atmosphère par les GES. Les océans sont un formidable puits de carbone opérant par des processus physiques, chimiques et biologiques. Ils absorbent à ce jour 50% du dioxyde de carbone émis en surplus dans l’atmosphère. Conséquence : les océans sont aujourd’hui 26% plus acides qu’avant l’industrialisation. Les perspectives du scénario laisser-faire montrent que l’acidité pourrait encore augmenter de 100 à 170%. Les espèces les plus menacées par cette augmentation de l’acidité sont les mollusques, les crustacés et les coraux. Or, selon Lauren Linsmayer, de la Scripps Institution of Oceanography, qui a fait une présentation à Varsovie, les effets néfastes de l’acidification sont déjà perceptibles chez certaines espèces telles que les ptéropodes dans l’océan austral dont les coquilles se dissolvent. La production d’huîtres au nord-ouest du Pacifique est déjà affectée. (more…)

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