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Accord de Paris – Mascarade politique ou fin des faux-fuyants?

Par Alain Brunel et Philippe Bélisle, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmos­­phérique (AQLPA) à la 22ème Conférence sur le climat de Marrakech

L’Accord de Paris ne serait-il finalement qu’une mascarade politique? La décision du gouvernement Trudeau d’approuver les projets d’oléoducs TransMountain et le remplacement de la ligne 3 d’Enbridge moins d’un mois après l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris, est l’équivalent de donner deux gifles à tous ceux qui croyaient à la volonté du gouvernement libéral d’acter l’Accord de Paris. Ces seuls deux projets entraîneront une hausse nette de capacité de transport de 1 million de barils de pétrole par jour et  une augmentation des gaz à effet de serre (GES) liée à la production du pétrole transitant par les pipelines de 24 à 28 millions de tonnes par année (selon les calculs conservateurs d’Environnement Canada). Et cela n’inclut pas les émissions liées au raffinage et à la combustion… La timide ambition du plan canadien de réduction des GES semble, pour ainsi dire, morte née. Et dire que TransCanada insiste encore pour construire son pipeline Énergie Est…

La rapidité avec laquelle L’Accord de Paris sur le climat est entré en vigueur le 4 novembre dernier, moins d’un an après son adoption, a constitué une surprise. Au dernier décompte, 111 pays ont ratifié l’Accord. On peut comprendre pourquoi les pays les plus vulnérables aux dérèglements climatiques, notamment les petits pays insulaires, ont rapidement ratifié l’Accord. Mais, peut-être est-ce une conséquence de cette ratification expresse, plusieurs délégations sont arrivées à Marrakech mal préparées, selon certains observateurs, pour entamer l’immense travail de mise en œuvre de l’Accord de Paris. La COP22 devait être celle de l’action, mais la proclamation de Marrakech, signée par 195 États, se résume, une fois de plus, à appeler à « un engagement politique des plus fermes afin de lutter contre les changements climatiques. »  Et pendant que le Canada signait cette proclamation, il se préparait à approuver des projets qui vont exactement dans la direction inverse, alors même que le réchauffement planétaire s’accélère dangereusement…

En pouponnière

Tel un bébé né avant terme, l’Accord de Paris a dû être mis en pouponnière jusqu’en 2018, afin que les groupes de travail puissent définir les contours des chantiers des prochaines années, tels que la  mesure et la vérification de l’atténuation des émissions, l’adaptation aux changements climatiques, les pertes et préjudices, le renforcement des capacités, sans compter la finance climatique, un enjeu crucial. 2018 sera aussi l’année du dialogue faisant le point sur le nécessaire rehaussement des ambitions afin de s’aligner sur une trajectoire d’émissions compatible avec la limite du 2°C de réchauffement global.

L’une des dimensions fondamentales de l’Accord de Paris (AP) est le cadre de transparence sur les informations que les États doivent fournir (Art.13). L’Accord n’impose aucun objectif spécifique de réduction des émissions aux États. Mais ceux-ci sont tenus de communiquer régulièrement un inventaire de leurs émissions de gaz à effet de serre par les sources et des absorptions par les puits, préparé selon les méthodologies validées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), et « les informations nécessaires au suivi des progrès accomplis. »

Transparence : des négociations Salt puissance 10

Les pays développés devront également communiquer les informations sur l’appui apporté aux pays en développement sous forme de ressources financières, de transfert technologique et de renforcement des capacités. Ces informations feront l’objet d’un examen technique par des experts qui jugeront du progrès de la mise en œuvre des contributions nationales et de leur conformité aux méthodes recommandées. L’obligation de transparence se retrouve aussi dans les articles traitant des mécanismes de coopération, de l’adaptation ou du rehaussement des ambitions.

Afin d’assurer la confiance entre les Parties, les règles de mesure, de notification et de vérification des réductions des émissions de gaz à effet de serre seront les mêmes pour tous. Pour le Dr. Alden Meyer, de l’Union of Concerned Scientists, « c’est le même genre de règles qui étaient prévues dans les traités SALT sur la réduction des armes nucléaires stratégiques entre les États-Unis et l’Union soviétique. Les deux parties s’étaient entendues sur la façon de vérifier si chacune avait véritablement réduit son arsenal. Les négociations climatiques, c’est SALT à la puissance 10. »

Ces nouvelles règles devraient entraîner la fin des faux-fuyants de la part des pays fortement émetteurs comme le Canada, qui seront tenus d’expliquer en détail comment ils peuvent prétendre respecter l’Accord tout en soutenant le développement des énergies fossiles. La hausse attendue des émissions au Canada avec la croissance de la production pétrolière autorisée par les gouvernements albertains et fédéral indique la raison pour laquelle l’équipe de négociation canadienne s’est particulièrement intéressée à Marrakech aux mécanismes de coopération et d’échanges de droits à polluer couverts par l’article 6 de l’Accord. Le Canada cherche ainsi à définir les mécanismes qui lui permettront de compenser à l’étranger la hausse de ses émissions nationales.

Certains critiquent l’Accord parce qu’il est non contraignant et ne prévoit pas de sanction en cas de non-respect de ses dispositions. Mais les Parties à l’Accord de Paris ont une obligation d’instaurer les moyens d’atteindre un résultat global dans l’intérêt de tous.  Ne pas le faire reviendrait à rendre l’Accord inopérant.

Au nombre de ces moyens figure le soutien à la recherche, mentionné explicitement dans l’Accord. La COP21 a d’ailleurs demandé un rapport spécial du GIEC pour 2018 sur les conséquences d’un réchauffement planétaire supérieur à 1,5°C.  Dans un entretien accordé à l’AQLPA à Marrakech, la coprésidente du GIEC, Mme Valérie Masson-Delmotte, a déploré que les budgets en recherche fondamentale soient en baisse alors que subsistent d’importantes zones d’incertitude sur la stabilité, dans un monde plus chaud, des deux grands puits de carbone que sont les océans et le pergélisol.

Éducation populaire

L’Accord enjoint également les Parties à prendre « des mesures pour améliorer l’éducation, la formation, la sensibilisation, la participation du public et l’accès de la population à l’information dans le domaine des changements climatiques, compte tenu de l’importance que revêtent de telles mesures pour renforcer l’action au titre du présent Accord. » (Art.12)

Le rôle de la société civile est en effet crucial pour impulser et soutenir les actions nécessaires et rendre imputables les acteurs publics et privés. On sent monter chez les jeunes un nouveau radicalisme bien compréhensible. L’absence d’actions fortes à la hauteur défi planétaire et l’hypocrisie de nombreux gouvernements et entreprises risquent de sacrifier les prochaines générations. Lors d’un cocktail organisé par la ministre canadienne de l’Environnement et du changement climatique Catherine Mckenna, des jeunes sont intervenus avec banderole et slogan : « Climate leaders don’t build pipelines. »  Au dernier jour de la COP, en zone bleue de l’Onu, un groupe de 150 jeunes et moins jeunes dansaient énergiquement, au son de tamtams, en scandant : “We are unstoppable, another world is possible”.

Durant la décennie 1980, l’AQLPA a contribué à l’éducation et la mobilisation populaires contre les pluies acides, une pollution de l’air invisible qui asphyxiait nos lacs et nos forêts. Quelque 35 ans plus tard, ce sont les océans qui s’acidifient… Le problème a changé d’échelle, le combat est devenu planétaire.  La mobilisation de la société civile doit non seulement se poursuivre, mais s’intensifier.

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Réaction AQLPA sur le bilan canadien à la COP22 : Le Canada est de retour… dans le passé.

Saint-Léon-de-Standon, le 21 novembre 2016 – La 22e conférence mondiale sur le climat (COP22) s’est terminée sur une note relativement positive si on exclut le Canada et les États-Unis.

La grande majorité des pays du monde ont donné suite aux engagements pris en 2015 lors de la COP21 à Paris. De plus, les deux grands abstentionnistes qu’étaient la Chine et l’Inde font maintenant partie des pays participants. Il y a certainement lieu de se réjouir de cette mobilisation planétaire.

«Pour ce qui est du Canada, c’est le jour de la marmotte; le Canada est de retour… dans le passé. En reconduisant les cibles irresponsables mises de l’avant par Harper, le Canada ne peut prétendre agir sérieusement dans la lutte au réchauffement planétaire, d’autant plus qu’il prévoit permettre une augmentation de 40% de la production de pétrole bitumineux. Le Canada a d’ailleurs encore mérité le titre de cancre de l’année décerné par le Réseau action climat international. À la clôture de cette conférence déterminante pour l’avenir de la planète, le Canada n’est tout simplement pas la hauteur de ses promesses et responsabilités» a déclaré Alain Brunel, conseiller climat énergie AQLPA.

De plus, le Canada annonce aujourd’hui une nouvelle qui se veut réjouissante : l’abandon de la production d’électricité produite par les centrales au charbon. L’AQLPA accueille cette dernière initiative positivement mais tient à apporter une importante nuance. La fermeture des centrales au charbon de la Nouvelle-Écosse est en fait encore reportée car selon l’Accord nord américain sur les pluies acides (annexe 1, 1991 et annexe 2, 2000), elles auraient dû être mises au rancart depuis 2006.

«Sous les conservateurs et Peter McKay, les centrales au charbon de la Nouvelle-Écosse ont bénéficié d’un report d’échéance indéterminé, aujourd’hui on apprend qu’elles continueront à cracher les polluants causant les pluies acides et le réchauffement planétaire encore longtemps, jusqu’en 2030 donc avec 25 ans en retard dans le dossier des pluies acides. Un devoir de mémoire s’impose» signale André Bélisle, président AQLPA.

Pour ce qui de notre voisin américain, les déclarations du président nouvellement élu démontrent clairement une rupture avec la bonne volonté et la conscience planétaire de l’administration Obama. Heureusement la société américaine, incluant de nombreux états et des centaines de grandes entreprises, demandent à Donald Trump de respecter leur volonté d’agir de façon responsable face à l’urgence climatique. L’espoir existe bien que mince.

Une conclusion s’impose : c’est à la société civile que revient encore la tâche de responsabiliser nos gouvernements.

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SOURCE
Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

INFORMATION
André Bélisle, Président, AQLPA
cellulaire : 418 390 2367

Aviation et marine internationales : des émissions importantes toujours hors radar

Par Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) à la COP22 de Marrakech

Marrakech le 18 novembre 2016– À l’heure où les discussions se poursuivent à Bab Ighli sur le contenu du texte final émanant de la COP22, le vrombissement fréquent des avions qui décollent de l’aéroport de Marrakech a rappelé pendant 15 jours  aux membres des délégations et aux observateurs cette réalité déplaisante : le trafic aérien et le transport maritime internationaux ne sont pas couverts par l’Accord de Paris (AP). Or, en 2014 le secteur aérien mondial a émis plus de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère que les émissions des 129 pays les moins polluants, incluant des pays comme la Suède, Singapour ou le Maroc.  Et son impact sur le climat ne se limite pas au CO2, les avions émettent également des oxydes d’azote et de la vapeur d’eau dans les traînées de condensation en altitude, ce qui accroît encore leur impact sur le réchauffement.  L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) a annoncé en octobre dernier, juste avant la COP22, la conclusion d’un accord international sur un Programme de compensation et de réduction de carbone pour l’aviation internationale (CORSIA en anglais). Un timide début qui pose plusieurs questions abordées lors d’événements parallèles tenus à la COP22. L’Organisation maritime internationale (OMI) de son côté commence à peine à s’interroger sur ce qu’elle peut faire pour réduire ses émissions. À quand une action mondiale décisive sur le transport international ?

Vue du site de la COP22 : la grande allée d’environ 700m de longueur, bordée de plantations tropicales, est protégée du soleil par une magnifique toile ondulante qui rappelle les tentes berbères. De chaque côté de l’allée, sont montées les installations temporaires destinées aux délégations, aux réunions, médias, kiosques d’organisations et événements parallèles et à la restauration. Ce cadre enchanteur sous le soleil de Marrakech est cependant régulièrement envahi du bruit du décollage des avions. À vol d’oiseau, le bout de la piste se trouve à peine à deux kilomètres…

Vue du site de la COP22 : la grande allée d’environ 700m de longueur, bordée de plantations tropicales, est protégée du soleil par une magnifique toile ondulante qui rappelle les tentes berbères ou des dunes de sable. De chaque côté de l’allée, sont montées les installations temporaires destinées aux délégations, aux réunions, médias, kiosques d’organisations et événements parallèles et à la restauration. Ce cadre enchanteur sous le soleil de Marrakech est cependant régulièrement envahi du bruit du décollage des avions. À vol d’oiseau, le bout de la piste se trouve à peine à deux kilomètres…

L’un des dix plus grands pollueurs mondiaux

Le moyen de transport avec lequel quasiment tous les participants aux Conférences sur le climat se déplacent, à l’instar de quelque 8,2 millions de personnes par jour, pourrait contribuer, à terme, à faire échec à l’objectif de l’Accord de Paris de limiter la hausse de la température globale bien en-dessous de 2°Celsius. Si l’aviation civile internationale était un pays, il serait en effet l’un des dix plus gros pollueurs mondiaux. Les carburants utilisés pour le transport international par avion ou bateau ne sont soumis à aucune taxe destinée à contrôler leurs rejets polluants. Le trafic aérien international est en forte croissance : + 7% en 2015. Sans restriction, la croissance prévue du trafic aérien d’ici 2050 pourrait faire en sorte que les émissions du transport aérien atteignent presque 3 milliards de tonnes de CO2 par an, – contre 630 millions en 2015 –  soit l’équivalent de la moitié des émissions actuelles du deuxième plus important pollueur au monde, les États-Unis.

De fait, cette omission constitue une subvention indirecte à l’usage des combustibles fossiles, subvention incohérente avec les objectifs de l’Accord de Paris.  Le programme de l’OACI de réduction des GES basé sur des mesures de marché, dit CORSIA, vise à rendre la croissance des émissions de CO2 de l’aviation internationale carbo-neutre à partir 2020. Autrement dit, les émissions venant en surplus de celles de 2020 seraient compensées par des crédits carbone à partir de cette date. L’objectif est de les diminuer de 50% par rapport à ce qu’elles seraient sans CORSIA. Cela signifie toutefois qu’aucune action internationale n’est prévue pour limiter les émissions avant 2020. Il s’agit aussi d’un programme qui sera d’abord volontaire et s’appliquera à tous les grands émetteurs seulement à partir de 2027 (les petits seront exemptés). Et son horizon s’arrête pour l’instant en 2035.

Selon les calculs de Kelsey Perlman, de Carbon Market Watch, présentés ici dans une conférence, ce programme couvrira seulement un quart du total des émissions du trafic international sur la période de 2021-2035. Seules les émissions internationales entre deux pays participant à CORSIA seront comptabilisées. Il risque donc d’y avoir des fuites importantes d’émissions qui seront non comptabilisées. L’efficacité de ce dispositif dépendra également de la qualité des crédits carbone échangés et du respect de l’intégrité environnementale du processus (c’est-à-dire opérer selon le principe d’additionnalité des réductions et éviter les doubles comptages).

Pour l’OACI, il s’agit avant tout de donner un signal clair au marché, lequel pourra dès lors développer des technologies et prendre des initiatives pour faire face à la contrainte. Mais il est déjà évident que c’est nettement insuffisant et que ce programme n’est pas en ligne avec l’objectif de l’Accord de Paris.  Rappelons qu’il faut arriver à zéro émission nette le plus vite possible au cours de ce siècle pour avoir une chance de limiter la hausse des températures à moins de 2°C.

Pourrions-nous suggérer aux États membres de l’OACI, qui sont essentiellement les mêmes que les Parties qui ont signé l’Accord de Paris, une solution alternative ? Bouchez-vous les oreilles et pincez-vous le nez, je vais prononcer un gros mot : une taxe de 10$ par vol aller-retour, soit 1000  sous par voyage,  pourrait lever près de 30 milliards par an dès 2017 et pas en 2027! Cet argent pourrait servir à aider les pays les plus vulnérables à s’adapter aux inévitables changements qui viennent et d’aider les pays les moins avancés à mettre en œuvre leurs contributions déterminées nationalement. À Marrakech, comme dans toutes les COP, un des contentieux lancinants porte sur le financement des mesures pour les pays les pus pauvres. Voilà une façon de faire simple et efficace pour peu que tous embarquent dans le même vol…

Changements climatiques : un déficit de communication

Par Philippe Bélisle, membres de la délégation AQLPA à la COP22 à Marrakech

et ex-journaliste à Radio-Canada

 Les négociations internationales sur le climat sont probablement les plus complexes jamais entreprises dans l’histoire humaine. Partout à travers le monde, les citoyens sont appelés à participer à la révolution verte qui transformera leurs mode de vie. Depuis le début de la COP22, on parle beaucoup de responsabilisation et de capacité d’agir (empowerment) des populations afin qu’elles acquièrent des outils à la fois pour comprendre les enjeux des changements climatiques dans leur environnement immédiat et pour agir concrètement. Mais les milliers de scientifiques, de journalistes et de politiques présents à la COP22 jouent-ils bien  leur rôle?

 Marrakech, le 16 novembre 2016 – Pour le commun des mortels, les changements climatiques ont été, depuis le début, une histoire de catastrophe et d’apocalypse. Les scientifiques, relayés par les médias, ont cru qu’en parlant de la hausse du niveau de la mer, de la fonte des glaciers et de la disparition des ours polaires, nous allions changer nos comportements. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est produit.

« Les changements climatiques représentent le plus grand échec de l’histoire de la communication scientifique », affirme le psychologue norvégien Per Espen Stockness dans un ouvrage publié l’an dernier.  Pour lui, ce discours anxiogène a créé un sentiment de distance et d’impuissance chez la plupart des gens et il faut adopter un nouveau cadrage, un nouveau message pour amener les citoyens à passer à l’action.

Dans son livre intitulé : « Ce à quoi nous pensons quand nous tentons de ne pas penser aux changements climatiques, vers une nouvelle psychologie de l’action climatique », Stockness suggère d’écrire une nouvelle histoire, un argumentaire plus convivial et plus inspirant pour créer cette étincelle qui amènera les populations à agir concrètement, dans leur environnement immédiat.

Car là se trouve le paradoxe. Alors que 64% des Américains considèrent aujourd’hui les changements climatiques comme un problème « assez sérieux » ou « très sérieux » selon un sondage Gallup réalisé début 2016, les ventes de véhicules utilitaires sport (VUS) et de multisegment plus énergivores ont encore augmenté l’an dernier de 15% par rapport à 2014. La situation est sensiblement la même au Canada. Les Baby boomers et les « milléniaux » en sont les plus friands, ceux-là mêmes qui devraient être en première ligne pour combattre le dérèglement du climat.

Bref, on répète à satiété : « Agissez maintenant, ou vous brûlerez tous dans l’enfer du climat! » Une approche qui a fait long feu.

« Il y a clairement un déficit de communication dans le dossier climatique », soutient Gregg Walker, professeur de communication à l’Université d’État de l’Orégon. Walker animait il y a quelques jours à la COP22 un atelier très à propos sur l’importance des aspects humains et culturels dans la compréhension des changements climatiques et le passage à l’action. Il en est à sa quinzième COP et constate que le citoyen est dépourvu de balises qui lui permettraient de s’identifier aux problèmes et surtout aux solutions.

« Comment aborder la question des changements climatiques avec un habitant du Texas qui roule en gros 4X4 et qui ne voit pas dans son environnement immédiat les impacts du réchauffement planétaire? Comment donner des outils à des villageois d’Amérique centrale ou d’Afrique sub-saharienne et des solutions simples et immédiates qui améliorent leur qualité de vie? Bien sûr, de nombreux groupes écologistes et ONG font le travail, mais très peu de médias se donnent la peine d’en parler », constate M. Walker.

Schéma simplifié et clair des interactions entre la chaleur, le carbone et l'eau, les trois principaux moteurs du climat global. Une illustration de la complexité du système climatique et de la difficulté à vulgariser sa dynamique. Source : Secrétariat du Global Climate Observation System (GCOS)

Schéma relativement clair des interactions entre la chaleur, le carbone et l’eau, les trois principaux moteurs du climat global. Une illustration de la complexité du système climatique et de la difficulté pour les médias à en vulgariser sa dynamique. Source : Secrétariat du Global Climate Observation System (GCOS)

Les journalistes manquent de formation

L’Accord de Paris fait la promotion de l’ « Action pour la responsabilisation climatique » (Action for Climate Empowerment), soutenu entre autres par l’éducation, la formation, la sensibilisation du public et l’accès à l’information. L’idée est que les changements profonds de demain ne pourront survenir que grâce à une approche de bas en haut,  bottom-up, initiée par les citoyens et les communautés. Autrement dit, l’action climatique présuppose que les citoyens soient bien informés et aient des outils non seulement pour comprendre, mais aussi pour agir.

Ce qui pose la question du travail des médias, débattue dans quelques forums pendant la COP22. Pas plus tard qu’hier, dans la grande allée où se pressent les dizaines de milliers de participants, un journaliste allemand se plaignait que cette COP22 est plutôt terne parce qu’il n’y a pas de drame (There is no drama). La semaine dernière, la Haute autorité française de la communication audiovisuelle réunissait des journalistes, conférenciers et experts en communication pour discuter du rôle des médias dans la couverture du dossier climat. Plusieurs intervenants ont cité la « fatigue climatique », soit la répétition ad nauseam des mêmes messages négatifs sur les impacts du réchauffement, comme facteur de désengagement des citoyens.

Le manque de formation des journalistes en sciences de l’environnement a aussi été souligné. Le Marocain Nizar Baraka, président du comité scientifique de la COP22, a appelé les médias à « changer leur paradigme et leurs pratiques quotidiennes afin de clarifier et de simplifier cette nouvelle logique pour les citoyens et relayer les expériences et innovations réussies rendues possibles grâce à des alternatives réelles pour la lutte contre le réchauffement climatique».

Bien sûr, depuis le début de la COP22, à peu près tous les grands médias internationaux se sont rendus dans le Sud du Maroc pour visiter la plus grande centrale solaire au monde, située à Ouarzazate, aux portes du désert, dans un décor à couper le souffle. Pendant ce temps à Marrakech, la Compagnie des eaux récupère quotidiennement le méthane de 100 000 mètres cubes d’eaux usées pour le transformer et l’utiliser pour l’éclairage public. Personne n’en parle, pas plus que des projets d’agroécologie ou de tourisme durable en zone rurale… Des sujets plus compliqués non moins pertinents.

Les scientifiques se parlent entre eux

À la décharge des journalistes, la grande majorité des conférences et autres événements quotidiens à la COP sont très techniques et destinés à un public averti. On a l’impression que les chercheurs prennent un malin plaisir à parler dans une langue incompréhensible et à présenter des graphiques et des tartes aussi chargés qu’un âne qui croule sous une cargaison de figues dans les rues de Marrakech. J’avoue humblement que je ne voudrais pas être journaliste télé pour un grand réseau à la COP22. Comment résumer en moins de deux minutes une journée où le centre de presse est littéralement inondé de centaines de communiqués, invitations, manifestations, débats et conférence sur un nombre astronomique de sujets, sans oublier les négociations elles-mêmes, dont le degré de technicalité est appréhendé par un nombre très restreint d’observateurs?

Le professeur Walker, de l’Université de l’Orégon, raconte une anecdote. « Il y a quelques années, j’avais proposé au doyen un cours de communication scientifique, destiné aux étudiants à la maîtrise et au doctorat provenant de plusieurs disciplines. Le cours marchait bien, j’avais d’excellentes évaluations, puis, du jour au lendemain, le cours a été abandonné sans même m’avoir consulté. L’Université avait d’autres priorités. » Pour lui, les chercheurs doivent améliorer leur façon de communiquer. Signe des temps,  le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) s’apprête à engager une firme mondiale de communication pour la sortie de son prochain rapport en 2018.

Les politiciens esquivent

« Nous avons échoué à communiquer avec notre peuple au sujet des changements climatiques et nous devons faire mieux », déclarait devant la presse internationale le premier ministre du Kenya,  Raila Odinga, en 2010. Le dirigeant africain commentait les résultats d’une étude démontrant que les habitants des pays les plus pauvres du continent étaient les moins bien informés sur les changements climatiques. Rien ne prouve que la situation ait changé depuis.

Contrairement aux journalistes, les politiciens ont tendance à voir les changements climatiques à travers des lunettes roses et éviter les déclarations qui pourraient mettre en péril leur réélection. Les citoyens américains vivent dans un système politique où les perceptions et les convictions sont profondément ancrées dans la partisannerie.   Dans le dossier du climat, les Républicains sont les champions des déclarations à la fois farfelues et inquiétantes comme celles de Marco Rubio (Républicain, Floride) en 2013 : « Le gouvernement ne peut pas changer la météo. Il peut faire adopter des lois qui vont détruire notre économie mais cela ne changera rien à la météo », Herman Cain (Républicain, Georgie) en 2009 : « Ces histoires de changements climatiques ne sont que des balivernes! », ou encore Michelle Bachmann (Républicaine, Minnesota) en 2009 : « La science montre clairement que l’activité humaine n’est pas la cause des changements climatique, c’est la nature, avec les tempêtes solaires. »

On le voit, la communication sur les changements climatiques a une côte à remonter. Il faut la rendre honnête, accessible, humaine, et, pourquoi pas, amusante? Car ce sont nos enfants qui seront les protagonistes de la révolution verte. D’ailleurs, les changements climatiques sont maintenant inclus dans les cours de sciences d’au moins une quinzaine d’États américains en vertu des nouvelles lignes directrice de l’enseignement des sciences, ce qui est une bonne nouvelle. Mais moins bonne nouvelle, selon un sondage du National Center for Science Education de février 2016, 30% des profs attribuent la responsabilité des changements climatiques à des causes naturelles…

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Rencontre de la société civile avec Philippe Couillard, désolé M. le Premier ministre…

PHOTO : Patrick Lachance MCE, publiée sur le Site officiel du premier ministre du Québec. Rencontre avec les représentants de la société civile québécoise à Marrakech COP22.


Par Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) à Marrakech

Marrakech le 16 novembre 2016 –  Nous devons des explications au premier ministre du Québec. Nous avons eu le privilège d’une rencontre avec Philippe Couillard qui avait convié les représentants de la société civile québécoise à lui faire part des objectifs que les uns et les autres poursuivaient à la 22ème Conférence sur le climat de Marrakech, dite COP22.  Une quinzaine de  représentants de diverses organisations avaient deux minutes chacun pour exposer leurs objectifs.  Il y avait là notamment, Isabelle Ménard de la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN), Annie Bérubé d’Équiterre, Alain Bourque du centre de recherche Ouranos, Annie Chaloux et un groupe d’étudiantes de l’Université de Sherbrooke, des représentants éminents des quelque 100 000 Marocains vivant au Québec, dont Douchra Amzali de l’UQAM, Jamal Chaouki de Polytechnique, Fatiha Chandad de l’Université Laval, et aussi le cinéaste et explorateur Jean Lemire qui préside le Conseil d’orientation du programme de coopération climatique internationale .

Au nom de L’AQLPA, j’ai eu l’honneur de briser la glace du tour de table et… je n’ai pas parlé de nos objectifs. En deux minutes, il m’a semblé plus important d’informer le premier ministre des dernières nouvelles sur le climat et l’énergie recueillies à la COP22. En tant que cofondateur de l’AQLPA, je me suis tout d’abord permis de lui rappeler qu’il y a déjà presque 35 ans, nous avions fondé l’AQLPA avec André Bélisle pour lutter contre les polluants de l’air qui se transformaient en pluies acides et menaçaient de tuer des centaines de milliers de lacs du Québec. Aujourd’hui le dioxyde de carbone, une autre pollution de l’air, provenant largement des mêmes sources, acidifie les océans de la Terre… Je lui ai partagé mon sentiment que le climat semblait être en train de s’emballer, comme je le craignais il y a 10 ans déjà. L’Organisation météorologique mondiale annonçait ainsi lundi à Marrakech que la hausse moyenne des températures en 2016 atteindrait 1,2°C au-dessus des niveaux préindustriels. Nous n’avons quasiment plus de marge de manœuvre pour empêcher une hausse de 1,5°Celsius…

J’ai aussi attiré son attention sur le consensus scientifique au sujet du budget carbone limité qui nous est alloué si l’on veut respecter l’Accord de Paris : nous ne pouvons plus nous permettre d’exploiter de nouveaux gisements de combustibles fossiles, car les émissions de gaz à effet de serre (GES) associées aux puits actuellement en exploitation suffiront largement à dépasser la hausse de température moyenne de 2° C, s’ils étaient pompés jusqu’à leur épuisement.

Les bottines doivent suivre les babines, lui ai-je dit, nous n’avons aujourd’hui plus d’autres choix que de rejeter tout nouveau projet de développement des énergies fossiles.  À ce titre, j’ai souligné le fait que le Plan d’action climat du Québec pour 2020 avait pris du retard, de même qu’évoqué le projet de loi 106 de son gouvernement, concernant la mise en œuvre de la politique énergétique 2030. Celui-ci, comme il a pu le constater, a choqué certaines personnes. Car il nous semble, comme d’autres, que dans ce projet – comportant un volet sur la transition énergétique et un volet sur l’encadrement de l’exploration et l’exploitation pétrolière et gazière-  le jupon de l’exploitation des combustibles fossiles, dépasse de beaucoup le voile de la transition énergétique souhaitée. Je l’ai invité, à l’instar d’autres groupes, tels la FTQ, à scinder ce projet de loi en deux volets.

Désolé M. le Premier ministre, en deux minutes je n’ai pas pu parler de nos objectifs. Mais depuis bientôt 35 ans, l’AQLPA a le mandat d’informer sur la pollution de l’air, de faire de l’éducation populaire sur ce sujet, de soutenir les actions publiques et privées qui vont dans le sens de la réduction de cette pollution et de dénoncer celles qui vont dans le sens contraire. Vous comprendrez donc pourquoi nous devions être à Marrakech, même sans appui financier du Fonds vert…

Météo extrême et changements climatiques : de plus en plus de preuves, mais…

Par Philippe Bélisle, délégation AQLPA à la COP22 et ex- journaliste à Radio-Canada

Les scientifiques sont maintenant persuadés que les changements climatiques sont responsables dans une large mesure de l’accroissement et de l’intensification des vagues de chaleurs, des cyclones et autres événements météorologiques extrêmes. Des quelque 80 études publiées sur le sujet entre 2011 et 2015, plus de la moitié le démontrent. Mais considérant les défis titanesques que posent les changements climatiques sur d’autres fronts, des scientifiques interrogés par l’AQLPA à Marrakech considèrent que la question est aujourd’hui devenue secondaire.

Marrakech, le 16 novembre 2016– À la fin des années 2000, j’ai animé des journées de formation en relations médias destinées aux météorologues du Centre de météorologie du Canada. Ces formations avaient pour objectif d’appuyer les météorologues dans la préparation d’entrevues avec les journalistes. C’était à l’époque du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Une des questions qui leur étaient souvent posées par la presse était de savoir si tel ou tel événement météorologique (pluie torrentielle, canicule, tornade, hiver anormalement doux, etc.) était relié aux changements climatiques.

Les météorologues étaient dans une situation délicate car non seulement le premier ministre canadien lui-même croyait que le réchauffement planétaire était un complot socialiste, mais son ministre d’État à la science et à la technologie, Gary Goodyear, était un créationniste!

Il faut dire aussi que beaucoup de journalistes ne faisaient pas la différence entre la météorologie et la climatologie, ce qui ajoutait à la confusion.

J’avais conseillé aux participants d’expliquer brièvement au recherchiste ou au journaliste, avant l’entrevue, ce qu’étaient un météorologue et un prévisionniste : un météorologue étudie l’atmosphère et ses interactions avec la Terre et les océans  et ses connaissance en mathématiques appliquées et en physique lui permettent de comprendre toute la gamme des phénomènes  atmosphériques, de la formation des cristaux de neige à celle d’un ouragan; certains météorologues sont aussi des prévisionnistes, qui analysent  des données et des modèles numériques de prévision du temps afin de préparer quotidiennement des bulletins météo.

Pour simplifier, les météorologues étudient le climat à brève échéance tandis que les climatologues travaillent sur une échelle allant de plusieurs dizaines à plusieurs millions d’années.

Après consultation avec la direction des communications d’Environnement Canada, voici, de mémoire, la réponse qui fut élaborée : « À Environnement Canada, nous reconnaissons le consensus scientifique international sur la réalité des changements climatiques. Bien que l’on ne puisse pas leur attribuer la responsabilité directe d’un événement météo ponctuel, nous pouvons dire que l’intensité et l’occurrence accrues de ce genre d’événement sont cohérentes avec les effets du réchauffement de l’atmosphère. »

Si le journaliste voulait approfondir la discussion, le météorologue avait instruction de le référer poliment à un collègue climatologue d’Environnement Canada.

Bien sûr, les journalistes restaient un peu sur leur faim. La réponse prudente donnait des munitions aux sceptiques, qui montaient en épingle cette incertitude scientifique.

 Les avancées de la recherche sur la détection-attribution

Les événements inhabituels ou extrêmes, relayés par les médias du monde entier, sont toujours d’un grand intérêt partout sur la planète parce qu’ils ont de terribles impacts sur la vie humaine et les infrastructures. Au cours des dernières années, les scientifiques ont cherché à mieux comprendre le lien de cause à effet entre les changements climatiques et la météo extrême, et à aller au-delà d’associations circonstancielles ou de présomptions logiques.

Mais jusqu’à très récemment, la plupart des scientifiques sont demeurés plutôt réservés sur cette question même si, à partir du milieu des années 2000, un nombre croissant d’études soumises à des comités de lecture ont apporté la preuve tangible d’une influence humaine dans l’augmentation des épisodes de chaleur extrême qui ont été observés au cours des dernières décennies sur l’ensemble de la planète et sur de vastes régions comme l’Europe.

À l’été 2012, des incendies de forêt ravageaient l’Ouest des États-Unis. C’est surtout celui du Waldo Canyon, dans le Colorado, qui retint l’attention, réduisant en cendres des centaines de foyers. D’autres gigantesques incendies firent également rage dans l’Utah, le Wyoming, le Nouveau-Mexique, le Montana et l’Arizona.

Derek Arndt, de la division chargée de la surveillance du climat à la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA), déclara à l’Associated Press (AP) : «À l’avenir, il faut s’attendre à des vagues de chaleur plus longues et plus intenses, comme celles que nous connaissons depuis quelques étés déjà. » L’agence de presse ajoutait : «Au moins 15 climatologues ont affirmé que cet été long et chaud outre-Atlantique est dans la logique des prévisions en matière de réchauffement mondial.»

Dans la foulée, le quotidien The Guardian, de Londres, interrogea de nombreux climatologues pour avoir leur opinion.  Certains événements météorologiques précis étaient-ils provoqués ou au moins exacerbés par le réchauffement climatique? Les connaissances scientifiques sur l’attribution – ou «empreinte anthropique» – de tels événements avaient-elles évolué?

La réponse la plus directe vint de la chercheuse Clare Goodess, de l’Unité de recherche sur le climat de l’Université d’East Anglia, dans l’Est de l’Angleterre.

« Malheureusement, dit-elle, je pense qu’il ne sera jamais possible d’affirmer de façon absolument sûre qu’un événement isolé est la conséquence (ou non) de l’activité humaine. Ce qui est envisageable, et a d’ailleurs été fait, c’est d’estimer dans quelle mesure l’activité humaine accroît le risque d’occurrence de tels phénomènes. Ainsi, il a été démontré que les activités humaines avaient plus que doublé le risque d’une canicule sur l’Europe comme celle qui s’est produite en 2003, mais qu’elles avaient aussi considérablement augmenté le risque d’inondations, comme celles qui ont touché l’Angleterre et le pays de Galles à l’automne 2000. »

L’attribution des changements climatiques est le domaine de recherche qui a permis d’arriver à la conclusion que l’activité humaine est responsable du dérèglement du climat. En France, le Centre national de recherche météorologique (CNRM) définit cette branche de la recherche comme « la mise en évidence statistique des changements en cours, et l’étude de leurs causes. Cette thématique occupe une place importante dans les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) , et dans sa conclusion que l’essentiel de l’accroissement observé sur la température moyenne globale est très probablement dû à l’augmentation observée des gaz à effet de serre anthropiques. »

Mais si la recherche climatique impliquant le seul facteur de température de l’atmosphère a induit chez les scientifiques une certitude qui pourrait ressembler au principe du « doute raisonnable » en droit criminel, attribuer des événements spécifiques au réchauffement climatique est une autre paire de manche.

Pour ce faire, les chercheurs utilisent des modèles numériques afin de créer un monde fictif dans lequel la révolution industrielle n’a jamais eu lieu. Dans ce monde, le climat n’est influencé que par les variations de l’activité solaire et volcanique.

Ensuite, ils évaluent les chances que tel ou tel événement extrême survienne dans le modèle fictif et les comparent avec un modèle qui représente le monde actuel, avec l’activité humaine et ses émissions de gaz è effet de serre. À l’étude comparative des modèles numériques s’ajoutent d’autres méthodes de recherche, comme l’analyse statistique des archives historiques.

Chaque événement extrême étant unique, il est virtuellement impossible de l’attribuer directement aux changements climatiques, en tous cas dans l’état actuel de la science. On parle ici davantage de probabilités. Un chercheur fait une analogie avec le corps humain. « C’est comme si votre système immunitaire est à plat, que vous attrapez une série de maladies et que vous demandez à votre médecin si telle ou telle maladie est directement reliée à l’affaiblissement de votre système immunitaire. »

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Moyenne des températures estivales sur l’hémisphère nord de 1951 à 1980. (Diapositive du Projet Réalité climatique de Al Gore)

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Moyenne des températures estivales sur l’hémisphère nord de 2000 à 2011.  Toute la courbe des températures s’est décalée vers le chaud. Source : Projet Réalité climatique d’Al Gore.

« Une question somme toute académique »

Cette semaine à Marrakech, l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui dépend des Nations Unies, rendait publique sa « Déclaration provisoire sur l’état du climat en 2016 ». La nouvelle du jour était le constat par l’OMM que la température du globe avait maintenant augmenté de 1,2 degrés Celsius par rapport à l’époque préindustrielle et que la concentration en dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère avait atteint 407 parties par million (ppm).

L’année 2016, a affirmé le Secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas, serait encore plus chaude que 2015, qui avait déjà battu un record.  Et il a ajouté ceci : « La fréquence des événements extrêmes a augmenté et cette tendance va s’accentuer au cours des prochaines années. Une centaine de pays planifient de renforcer leurs systèmes d’alerte précoce pour leur permettre de mieux se préparer aux phénomènes météorologiques extrêmes. »

Son collègue Maxx Dilley, directeur de la branche prévision et adaptation è l’OMM, une organisation qui dépend de l’Organisation des Nations Unies, est allé plus loin. Il a affirmé que le lien entre les phénomènes extrêmes et les changements climatiques est maintenant clair. « Des 79 études publiées entre 2011 et 2014, plus de la moitié ont démontré que les changements climatiques avaient contribué à un événement météorologique particulier d’une façon ou d’une autre. » Un point de vue que partage le Dr Heidi Cullen, Chef scientifique du Programme mondial d’attribution météorologique du Climate Central, une ONG basée à Princeton au New Jersey. « Le temps est révolu où on ne pouvait pas relier un événement météorologique isolé aux changements climatiques. Pour plusieurs phénomènes extrêmes, le lien est aujourd’hui fort », a-t-elle déclaré plus tôt cette année.

Interrogé par l’AQLPA à l’issue de la conférence de presse de l’OMM, M. Dilley a expliqué que « Des recherches sur l’attribution ont démontré que certaines vagues de chaleurs ont été jusqu’à 10 fois plus intenses qu’elles ne l’auraient été sans le réchauffement climatique (…) Pour moi, la capacité de déterminer précisément jusqu’à quel point tel ou tel événement est dû au réchauffement climatique, ce n’est pas aussi important que le message de la science fondamentale : le réchauffement climatique est en train de faire son œuvre et aura des conséquences sur l’occurrence et le comportement des événements extrêmes, particulièrement les vagues de chaleurs et la sécheresse; c’est l’idée maîtresse que la communauté internationale doit retenir pour pouvoir agir à long terme. Et si nous ne faisons rien pour réduire nos émissions, le fait de savoir si les événements extrêmes sont reliés aux changements climatiques sera une question académique. »

Météo extrêmes : des coûts astronomiques

Selon Germanwatch, une organisation vouée à la surveillance du climat, au cours des vingt dernières années, environ 11 000 événements extrêmes ont provoqué la mort de plus d’un demi-million de personnes et causé des dommages de 3 000 milliards de dollars. L’organisme publiait la semaine dernière à Marrakech le Global Climate Risk Index 2017. Selon ce rapport, les quatre pays les plus touchés l’an dernier ont été l’Inde, le Malawi, le Mozambique et l’île de la Dominique, dans les Antilles. Depuis vingt ans, les nations les plus dévastées ont été  le Honduras, la Birmanie, Haïti, le Nicaragua, les Philippines et le Bengladesh. Comme d’habitude, ce sont les pays les plus pauvres qui ont écopé.

Les pays figurant au haut de la liste de Germanwatch “traduit leur niveau d’exposition et de vulnérabilité aux événements extrêmes et est un signal d’alerte afin de mieux se préparer à un accroissement de ces événements dans l’avenir. »

Les impacts financiers et en vies humaines seront donc à la hausse. Les Nations Unies estiment que les coûts d’adaptation aux événements extrêmes augmenteront de 200 à 300% d’ici 2030, et de 400 à 500% d’ici 2050.

Ces chiffres sont importants dans les négociations à la COP22. Ils serviront à calculer la distribution des budgets d’aide en compensation aux pays les plus touchés dans le cadre du « mécanisme de pertes et préjudices », mis en place au Sommet sur le climat à Varsovie en 2013. Ces mécanismes font maintenant partie intégrante de l’Accord de Paris (article 8).

 Détecter et alerter pour mieux réagir

En 2016 seulement, les événements météo extrêmes ont provoqué le déplacement de plus de 19 millions de personnes en 2016, davantage que les conflits militaires, selon Omar Baddour, chef de la division du Programme mondial des données climatologiques et de surveillance du climat à l’OMM. Un bilan qui risque lui-aussi de s’alourdir au fur et à mesure que le réchauffement augmentera le nombre de « réfugiés climatiques dans les prochaines décennies.

« Même indépendamment des changements climatiques, il y a des nations qui n’arrivent même pas à faire face à des événements qui résultent de la variabilité naturelle du climat. Et si on rajoute le moindre petit quelque chose, ça ne fait qu’aggraver la situation », souligne le Dr Fatima Driouech, responsable du service des études climatiques au Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM) à Casablanca au Maroc, dans un entretien avec l’AQLPA.

Pour Mme Driouech, l’important est d’observer, de détecter, de prévoir et d’alerter grâce aux technologies de modélisation, de télédétection, de radar et de capteur-foudre, notamment. Le Maroc, dit-elle, a modernisé son système de détection qui compte aujourd’hui 200 stations, alors qu’il en comptait à peine une quarantaine il y a quelques années. « C’est en amont que nous pouvons aussi agir pour prévenir les décideurs et planifier pour sauver des vies ».

Son collègue Maxx Dilley est d’accord. Pendant que la recherche se poursuit pour mieux déterminer la probabilité, l’occurrence et l’intensité des événements extrêmes, les scientifiques sont aujourd’hui en mesure, grâce à l’expérience des dernières décennies, de prévoir avec précision les effets de certains événements comme El Niño et la Niña, des phénomènes océaniques à grande échelle du Pacifique équatorial, affectant le régime des vents, la température de la mer et les précipitations.

« Avec El Niño, nous pouvons mieux prévoir les sécheresses ou les pluies torrentielles dans certaines régions du monde, souligne M. Dilley. Il y a des signaux que nous avons réussi à capter et à comprendre dans le cadre d’un climat régional et qui nous permet de faire des prévisions assez justes. J’étais au Pérou en prévision de la dernière manifestation d’El Niño… Le gouvernement avait non seulement préparé des plans de réponse à El Niño avant même que le phénomène se fasse sentir  mais il avait déjà attribué les ressources nécessaires pour y faire face parce que le Pérou se trouve en plein centre de l’activité d’El Niño. »

Le défi de la mesure des émissions globales

Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) à la COP22

Marrakech le 15 novembre 2016 – Un des enjeux des négociations climatiques les plus sous-estimés par le public, les médias et les Parties elles-mêmes, est celui de la mesure, de la transmission et de la vérification des données relatives aux émissions et atténuations de gaz à effet de serre (connu sous le sigle MRV en anglais, Measurement, Reporting, Verification), contenu dans l’article 6 de l’Accord de Paris. Cet article est particulièrement important puisque tous les pays devront se doter d’outils communs de mesure, de transmission et de vérification des émissions, qui seront seront un gage de crédibilité et de confiance pour la mise en œuvre de l’Accord. Autrement dit, tous devront jouer selon les mêmes règles. Car actuellement, on ne connaît pas avec exactitude le volume des émissions produites par chaque pays.

Il semble que les incertitudes entourant la quantification des émissions ont tendance à s’accroître au fur et à mesure que la part des émissions des pays émergents augmente.  La plage d’incertitude des émissions de la Chine, par exemple, le premier pollueur mondial, est plus importante que celle des États-Unis.

Rappelons-le, l’Accord de Paris sur le climat, que plus de 100 pays ont déjà ratifié et qui entrera en vigueur en 2020, a pour objectif de parvenir à contenir la hausse moyenne des températures globales « nettement en dessous de 2°C » par rapport aux niveaux préindustriels tout « en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveau préindustriels. » En vue d’atteindre cet objectif, l’article 4 de l’Accord stipule que les Parties doivent opérer des réductions d’émissions de gaz à effet de serre rapidement, « conformément aux meilleures données scientifiques disponibles de façon à parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle sur la base de l’équité et dans le contexte du développement durable et de la lutte contre la pauvreté.»

Autrement dit, d’ici une quarantaine d’années, l’humanité ne doit plus rajouter de carbone au cycle biogéochimique naturel de cet élément, alors même que 80% de l’énergie consommée dans le monde provient de la combustion des énergies fossiles ! C’est d’une véritable mutation mondiale dont on parle ici, qu’il faudra réaliser en deux générations…

Évolution des flux de dioxyde de carbone depuis 1880 entre les sources d’émissions provenant des combustibles fossiles, de l’industrie et des changements d’usage des terres; et les puits d’absorption terrestres et océaniques plus l’accumulation dans l’atmosphère.

Évolution des flux de dioxyde de carbone depuis 1880 entre les sources d’émissions provenant des combustibles fossiles, de l’industrie et des changements d’usage des terres; et les puits d’absorption terrestres et océaniques plus l’accumulation dans l’atmosphère.

L’accord étant basé sur une approche non contraignante dite bottom up et sur des contributions volontaires de réduction des GES déterminées au niveau national, il implique que les Parties communiquent avec transparence sur leurs émissions et leurs dispositifs d’atténuation selon des méthodologies éprouvées et comparables et qu’ils les mettent effectivement en œuvre. Un système planétaire fiable, transparent et indépendant de mesure et de vérification des émissions de gaz à effet de serre anthropique doit donc être organisé, accompagné du renforcement des capacités et du soutien technique nécessaire pour aider les pays en développement les moins outillés sur ce plan.

Lors de la première semaine de cette 22ème Conférence des Parties (CdP) à la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC), un jour entier, le Earth Information Day, a été consacré à cette question qui recouvre un domaine bien plus vaste encore que celui des seules émissions et absorptions d’origine anthropique. En fait, il s’agit d’évaluer les sources et les puits de carbone, tant humains que naturels, dans leur amplitude et leur étendue et ce, dans la durée, pour avoir une idée relativement juste des rétroactions en cours dans le système climatique et de l’efficacité de nos actions d’atténuation.  Rien de moins.

La co-présidente du GIEC, Mme Valérie Masson-Delmotte, a souligné la semaine dernière, dans un entretien accordé à l’AQLPA,  les besoins en recherche fondamentale relatifs au manque de connaissance des systèmes naturels, notamment les effets du réchauffement sur les océans et les courants marins, qui jouent un rôle fondamental pour le climat ; et les effets sur le pergélisol, dont la fonte pourrait avoir pour conséquence d’amplifier dramatiquement le réchauffement. Il subsiste en effet de grandes incertitudes sur les volumes de méthane et de carbone que le dégel du pergélisol va ajouter aux gaz à effet de serre d’origine humaine.

Une organisation internationale s’est structurée à cet effet : le Global Climate Observation System (GCOS) est chargé de coordonner les informations provenant de dizaines de centres de recherches qui travaillent sur les multiples aspects du problème.  Au niveau politique, la communauté internationale se concentre en effet sur un seul indicateur, celui de la température moyenne planétaire. Mais au cours du Earth Information Day, plusieurs chercheurs ont souligné la nécessité d’examiner d’autres indicateurs tout aussi importants pour sonder la santé et l’évolution du système planétaire tels que : l’acidification, le réchauffement et la désoxygénation des océans, le niveau des mers, les concentrations de dioxyde de carbone (CO2 ) dans l’atmosphère mais aussi de méthane (CH4), le déséquilibre entre les flux d’énergie captés sur Terre par rapport à ceux qui sont réfléchis dans l’espace, le changement d’usage des terres et l’état des forêts etc.

Le recueil de ces données, tout comme la vérification des émissions des pays, nécessite des moyens importants, tels que des satellites d’observation spatiale permettant de faire des analyses dites de modélisation inversée, (top down) et de les croiser avec les observations sur le terrain (bottom up).  Il est ainsi possible de distinguer les flux naturels de CO2 de ceux d’origine humaine et de tracer les émissions provenant de sources fixes telles que des centrales thermiques en identifiant la signature de l’isotope de carbone des sources humaines. Mais pour ce faire, il faut accroître la densité et la résolution spatiale des mesures de concentration du CO2.

Le programme européen Copernicus d’observation de la Terre prévoit rendre opérationnel un premier satellite d’observation à cet effet d’ici 2025. Il reste donc encore beaucoup à faire pour en arriver à un système international fiable et efficace de mesure, transmission et vérification.  On sait que les États-Unis ont joué un rôle important dans ce secteur. Or, si l’on se fie à l’expérience canadienne sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, les budgets de la recherche étatsunienne risquent d’être les premiers à écoper du programme rétrograde de Donald Trump en matière de climat et d’environnement.  Heureusement, le monde entier est en marche vers la décarbonation.

Selon l’Organisation météorologique mondiale, 2016 sera encore plus chaude que 2015

Philippe Bélisle, délégation AQLPA à la COP22, Marrakech, Maroc

Marrakech, le 14 novembre 2016-  À partir des données des premiers neuf mois de 2016, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) prévoit que la température moyenne cette année sera encore plus chaude que le record établi en 2015. Les scientifiques de l’OMM en sont certains à plus de 90 pour cent.

Et comme une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule, l’OMM prévoit que la température moyenne cette année devrait être supérieure de 1,2 degrés Celsius à ce qu’elle était à l’époque préindustrielle, ce qui laisse maintenant peu de marge de manœuvre à la communauté internationale qui s’est engagée dans l’Accord de Paris à limiter la hausse de la température bien en dessous de deux degrés et à poursuivre les actions pour limiter la hausse à 1,5°Celsius par rapport aux niveaux préindustriels.

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L’OMM a rendu publiques ces nouvelles données lors d’une conférence de presse  ce lundi matin à la Conférence sur les changements climatiques (COP22) à Marrakech. Le Secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas, a également révélé qu’après avoir franchi le cap des 400 parties par million (ppm) plus tôt cette année, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère avait grimpé à 407ppm sur une base annuelle.

Les experts de l’organisation attribuent au phénomène El Niño une responsabilité marginale – environ 0,2 degrés – à l’augmentation de la température en 2015-2016. Mais selon eux la cause principale est l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES).

«Dans certaines régions arctiques de la Fédération de Russie, la température était supérieure de 6 °C à 7 °C à la normale. Et dans de nombreuses autres régions arctiques et subarctiques de la Russie, de l’Alaska et du nord-ouest du Canada, la température a dépassé la normale d’au moins 3 °C. Or jusqu’ici, les records de chaleur s’exprimaient en fractions de degré» a souligné M. Taalas.

Météo extrême et changements climatiques

Maxx Dilley, directeur de la branche prévision et adaptation de l’OMM, une organisation qui dépend de l’Organisation des Nations unies, a noté les nombreux phénomènes météorologiques qui ont ponctué l’année 2016. Les typhons, inondations, vagues de chaleur, incendies et autres événements extrêmes, se sont produits sur l’ensemble des continents et tout indique que leur nombre va s’accélérer au cours des prochaines années, estime M. Dilley.

Il a affirmé que le lien entre les phénomènes extrêmes et les changements climatiques sont maintenant démontrés. « Des 79 études publiées entre 2011 et 2014, plus de la moitié ont démontré que les changements climatiques avaient contribué à un événement météorologique particulier d’une façon ou d’une autre. » M. Dilley, expert en gestion du risque et conseiller auprès de plusieurs pays en développement, exhorte les États à développer davantage leurs systèmes d’alerte précoce.

Omar Baddour, chef de la division du Programme mondial des données climatologiques et de surveillance du climat à l’OMM, rapporte que les événements météo extrêmes ont provoqué le déplacement de plus de 19 millions de personnes jusqu’ici en 2016, davantage que les conflits militaires. À un journaliste russe qui lui faisait remarquer qu’il restait trois mois avant la fin de l’année (sur la base du rapport dont les données s’arrêtent en octobre), M. Baddour a répondu que des conclusions contraires seraient inconcevables sur le plan scientifique. « Comment ne pas croire que la situation se détériore alors que la température planétaire a encore augmenté depuis la signature de l’Accord de Paris? », a répondu le météorologue et ingénieur de l’OMM.

Transition juste – Écolos et syndicats, même combat?

 Par Philippe Bélisle, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) à la Conférence des Parties sur le climat à Marrakech

 Syndicats et écologistes s’entendent pour dire que la transition vers une économie verte, pour être équitable, devra s’accompagner d’une planification à long terme et de stratégies industrielles pour accompagner les travailleurs qui seront touchés par les profonds bouleversements à venir.  Mais certains syndicats représentant les travailleurs du secteur des énergies fossiles, encore très nombreux et bien rémunérés, semblent moins pressés alors que les environnementalistes  répètent que cette transition a déjà pris du retard et qu’il faut l’accélérer. Tensions à l’horizon.

Marrakech, le 14 novembre 2016 – Enchâssée pour la première fois dans le préambule de l’Accord de Paris, la notion de transition juste commence à faire partie du vocabulaire des négociations climatiques à la COP22 à Marrakech. Ce concept, poussé par les syndicats, pose l’énorme défi des mesures qui devront être adoptées dans tous les pays (réforme des systèmes d’éducation, de formation professionnelles et de retraites) pour s’assurer que la main d’œuvre puisse non seulement survivre mais participer à l’implantation des nouvelles technologies, des modes de production et de consommation des prochaines décennies. Déjà, des communautés entières ont été décimées par la délocalisation de centaines de milliers d’emplois manufacturiers en raison des accords commerciaux comme l’ALENA. Mais à en croire les experts présents à Marrakech, le monde n’a encore rien vu.

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Une idée qui a fait du chemin

À l’issue de La Seconde guerre mondiale, craignant que la fin des dépenses militaires massives provoque le retour à la Grande dépression, le Congrès des États-Unis adoptait en 1944 le GI Bill, une loi permettant à des millions de soldats démobilisés de revenir à la vie civile et de participer à la nouvelle économie d’après-guerre. La Loi prévoyait le financement des études universitaires ou d’une formation professionnelle et une année d’assurance-chômage. Grâce à ce financement et l’accès à des bas taux d’intérêt, les ex-GI purent acheter un logement ou partir en affaires.

On considère que cette loi, une des dernières du « New Deal » du président Eisenhower, a permis à la société américaine de réaliser une transition en douceur et de gérer une période de profonds changements économiques et sociaux qui auraient pu s’avérer chaotiques. De nombreux chercheurs font le parallèle entre le GI Bill pour le passage d’une économie de guerre à une économie de paix, et  la transition actuelle vers un système économique basé sur les énergies renouvelables. Le même genre de casse-tête que doit aujourd’hui résoudre la communauté internationale, mais à la puissance dix.

L’idée d’une transition juste a pris naissance aux États-Unis dans les années 70, au sein de syndicats actifs dans des secteurs durement touchés par le resserrement de la réglementation environnementale. On attribue généralement à Tony Mazzochi, vice-président du syndicat américain des travailleurs de l’énergie, de la chimie et du secteur nucléaire, la paternité du rapprochement entre le mouvement syndical et environnemental et le développement d’un argumentaire pour une transition écologique socialement juste.

Ce rapprochement permit de contourner la stratégie patronale qui associait la protection de l’environnement à des pertes d’emplois. Ce « chantage à l’emploi »  avait pour effet de diviser les deux composantes de la gauche américaine, les syndicats et les écologistes. D’un côté, les syndicats centraient souvent leurs revendications autour d’enjeux immédiats comme les salaires et les conditions de travail (business unionism ou syndicalisme financier) et de l’autre, les écologistes n’avaient pas toujours conscience des impacts de leurs revendications parfois radicales sur les travailleurs.

Un exemple éloquent démontrant que, dès les années 80, l’environnement et l’emploi n’étaient pas antinomiques eut lieu au Québec, alors que les pluies acides représentaient la menace environnementale la plus importante au Canada et aux États-Unis. Des milliers de lacs, de part et d’autre de la frontière, étaient si acides qu’ils ne présentaient plus aucune forme de vie. Les précipitations acides, causées en grande partie par les émissions d’anhydride sulfureux (S02) provenant des centrales au charbon et de l’industrie métallurgique, avaient aussi asphyxiés des milliers d’hectares de forêts.

À Rouyn, au Québec, l’usine de transformation métallurgique Noranda était l’un des plus grands pollueurs en Amérique du Nord. Ses cheminées crachaient des centaines de millions de tonnes de S02 dans l’atmosphère, qui retombaient sous forme de précipitations acides, écaillant la peinture des véhicules dans la ville et se propageant au gré des vents jusqu’à des milliers de kilomètres.

Pendant des années, l’AQLPA faisait pression sur le gouvernement du Québec pour forcer la Noranda à réduire ses émissions. Évidemment, les dirigeants de Noranda s’opposaient farouchement à cette idée et affirmaient qu’une telle mesure allait provoquer la faillite de  la compagnie. Finalement, en 1988, le ministre de l’Environnement, Clifford Lincoln, annonça que le Québec serait la première juridiction au Canada – et en Amérique du Nord – à imposer une réduction des rejets polluants de la Noranda.

Québec fixa  l’objectif de réduction à 70%, malgré l’opposition féroce de Noranda qui mena une campagne systématique de chantage, dont le message principal était qu’une réduction de 70% des émissions provoquerait des pertes d’emplois équivalentes. On comprend que le syndicat des employés de l’usine n’était pas très chaud à cette idée.

Mais il existait une solution simple proposée par l’AQLPA et d’autres groupes écologistes, qui démontrait l’absurdité des arguments de Noranda : construire une usine de désulfurisation, qui non seulement diminuerait la pollution, mais créerait des emplois. La technologie était connue : les gaz acides seraient récupérés, transformés en acide sulfurique, mis en barils et vendus sur le marché industriel.

Après des négociations intenses et la promesse de subventions publiques, cette solution fut  adoptée et la nouvelle usine vit le jour. 200 emplois furent créés pour sa construction et 80 autres pour la faire fonctionner. Cette nouvelle activité apporta des profits annuels de l’ordre de 10 à 15 millions de dollars à Noranda, en plus d’améliorer la qualité de l’air de façon draconienne. Grâce à cette usine, Noranda pu diminuer de 300 000 tonnes par année ses émissions de S02. Plus tard, le ministre Lincoln déclara : « grâce à l’extraordinaire travail d’éducation populaire mené par l’AQLPA sur ce sujet, le Québec avait fait un bond incroyable dans la compréhension des enjeux, signifiant clairement son appui aux mesures contraignantes qu’il faillait appliquer […] »

Un concept reconnu mais qui ne fait pas l’unanimité

Il fallut attendre jusqu’à la fin des années 90 avant que l’expression « transition juste » soit adoptée par des syndicats américains et canadiens. En 1997 par le syndicat américain des travailleurs de l’énergie, de la chimie et du secteur nucléaire, puis en 2000 par le Congrès du travail du Canada (CTC) et en 2007 par la Confédération des syndicats britannique.

Sur le plan des négociations climatiques, les syndicats ont été présents depuis le tout début. En 1997, de grandes organisations syndicales internationales participaient aux négociations du Protocole de Kyoto et poussaient le concept de transition juste. À partir des années 2000, la Confédération syndicale internationale (CSI) voulut influencer les négociations en faisant alliance avec des groupes écologistes et des mouvements sociaux et exigeant des réductions draconiennes des émissions globales de GES. Quelques années plus tard, le CSI adoptait une résolution sur la lutte aux changements climatiques par le développement durable et la transition juste. À la COP16 à Cancun en 2010, la notion de « transition juste par de la main-d’œuvre par un travail décent et de qualité » fut insérée dans le texte final des négociations.

Au cours des COP suivantes, la transition juste fit son chemin jusqu’à Paris, où il fut inséré dans le préambule de l’accord signé par 197 Parties.

Cette apparente victoire cache cependant un malaise qui perdure au sein du mouvement syndical. Dans certains pays où l’extraction des ressources fossiles demeure importante, la transition juste ne gagne pas de concours de popularité. Selon une étude de l’Université de Genève, « même si le concept vient à l’origine des États-Unis, il n’y est plus guère utilisé. Cela tient notamment au fait que de nombreux syndicats actifs dans le secteur des énergies non-renouvelables comme le pétrole, le charbon et le gaz de schiste en ont une image très négative. En fait, plusieurs syndicats américains partagent l’analyse patronale qui voit encore dans la protection de l’environnement une menace directe sur l’industrie et donc sur les emplois. »

Au printemps 2016, la journaliste française Béatrice Héraud rapportait dans le magazine Novetich, spécialisé en économie responsable, des propos révélateurs recueillis lors d’une conférence sur la transition juste organisée par la Fondation de l’écologie politique. Une porte-parole de la CSI, représentant 180 millions de travailleurs, au sein de 333 syndicats nationaux affiliés dans 162 pays, reconnaissait que « à la CSI, nous sommes loin d’être dans une situation de consensus (…) nous partons du principe qu’il n’y a pas d’alternative au fait que le respect de l’environnement doit être au cœur de la transition. Mais le mouvement syndical ne s’engage pas le cœur léger. Cela va entraîner la disparition de certains secteurs emblématiques de la lutte syndicale comme le mouvement minier, qui a été au cœur des luttes sociales. Les mineurs se sont battus pour améliorer les conditions sociales des ouvriers, bien au-delà de leur propre secteur : ils ont notamment été en pointe de la lutte anti-Apartheid (…) L’Histoire n’a jamais été tendre avec ceux qui négocient. Cela pèse aussi sans doute dans la façon dont certains syndicats appréhendent aujourd’hui les négociations climatiques. Cela pourrait conduire le mouvement syndical à être du mauvais côté de l’Histoire ».

Dans le même article, Philippe Pochet, directeur de l’Institut syndical européen, ne cachait pas sa “perplexité” face à la réalité de cette “transition juste”. “Cela ne prend pas sur le terrain. Quand les employeurs ne changent pas leur position habituelle, les salariés se demandent ce qu’ils ont à gagner à cette transition énergétique, certes nécessaire, mais qui pose plusieurs problèmes. Et comment imposer le concept de transition juste dans le rapport de force de l’entreprise ?”

La transition juste après Paris

À la COP22 à Marrakech, la transition juste est sur toutes les lèvres des représentants syndicaux, et de nombreuses conférences et ateliers ont été organisés pour commencer à mettre un peu de viande autour du concept maintenant inclus dans l’Accord de Paris. Mais en écoutant les participants et intervenants, on prend conscience du chemin à parcourir pour traduire en actions les principes de base de cette transition. Ici, les syndicats sont très actifs à faire du lobbying auprès des équipes nationales de négociateurs.

En entrevue avec l’AQLPA, Isabelle Ménard, responsable Santé, sécurité et environnement à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), explique que l’objectif, cette année, est de commencer à élaborer un « cadrage » sémantique et faire évoluer la notion de transition juste dans la concrétisation de l’Accord de Paris.

« L’enchâssement du concept de transition juste dans le préambule de l’Accord de Paris a été un travail de longue haleine de la part de la confédération internationale du travail dont la CSN fait partie. L’objectif est d’opérationnaliser ce concept au niveau des mesures de riposte, response measures en langage de négos, et ensuite les quantifier au plan économique. De façon générale, on sait que le transport, la métallurgie, l’agriculture, le bâtiment, sont des secteurs qui commencent à se transformer. Les travailleurs devront changer leurs façons de travailler et il faut établir un plan économique pour pallier les impacts qui seront inévitables. »

Au Québec et au Canada : silence radio

Au Québec, le gouvernement Couillard a déposé le Projet de loi 106 sur la Politique énergétique 2030, qui prévoit une réduction de 37,5% des gaz à effet de serre en 2030 sur la base de 1990. Le projet de loi est composé de deux éléments difficilement compatibles, soit la création d’un nouvel organisme, Transition énergétique Québec, dont le mandat sera d’assurer l’atteinte de ces objectifs ambitieux, et édicte du même coup la Loi sur les hydrocarbures pour encadrer l’exploration et l’exploitation du pétrole et du gaz au Québec.

Comme le fait remarquer la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) dans son mémoire déposé l’été dernier en commission parlementaire, « cette loi entre en contradiction avec la transition énergétique (…) et dans un contexte où un véritable débat sur la pertinence d’exploiter ou non les hydrocarbures n’a pas eu lieu », la centrale « demande au gouvernement de ne pas aller de l’avant avec l’exploitation du pétrole et du gaz au Québec. »

Alors que des transformations majeures sont à prévoir sur le plan de la main-d’œuvre au cours des prochaines décennies, la FTQ constate que le gouvernement Couillard ne propose aucune vision d’ensemble sur la façon dont l’État entend gérer la transition énergétique et ne propose aucune piste de réflexion à propos de questions cruciales qui s’y rattachent : « Quels secteurs de l’économie et quelles professions seront les plus touchées? Quelles mesures seront mises en place pour appuyer une réduction des émissions de GES du secteur industriel? Quelles seront les programmes et les mesures qui seront mises en place pour ceux qui pourraient perdre leur emploi (formation, soutien au revenu, adaptation au marché du travail)? », se demande la FTQ, qui exhorte le gouvernement à mettre en place une stratégie industrielle visant notamment la création d’emplois de qualité, le développement de nouveaux secteurs économiques à faible intensité en carbone et une augmentation des investissements en recherche et développement.

« Il est impératif, conclut la FTQ, que le gouvernement inscrive ses actions dans le cadre d’une transition juste », et recommande d’assurer une « gouvernance intégrée de la transition énergétique ».

Le 31è congrès statutaire de la centrale, prévu fin novembre à Montréal, portera justement sur les changements climatiques et les inégalités sociales. Une plateforme de discussion qui fera une large part à la transition juste et aux revendications des travailleurs.

Comme on le voit, le Québec affiche de grandes ambitions dans la lutte aux changements climatiques mais ne semble pas avoir amorcé une réflexion sérieuse sur la gestion de la transition, étape charnière vers une économie verte.

Pendant ce temps, à Ottawa, le gouvernement Trudeau semble se diriger vers une impasse. Selon les experts, le Canada devra réduire à zéro ses émissions de GES d’ici 2050 pour contenir l’augmentation du réchauffement planétaire à 1,5 degré Celsius, comme le prévoit l’Accord de Paris, ratifié il y a quelques semaines par le gouvernement fédéral.  Certains croient même que le Canada devra afficher une contribution négative en GES d’ici le milieu du siècle.

Pour y arriver, il faudrait que dès maintenant,  le Canada laisse sous terre l’essentiel de ses réserves en hydrocarbures, alors que l’Alberta, à elle seule, prévoit augmenter la production de ses sables bitumineux de… 40% dans les vingt prochaines années!

Cherchez l’erreur! D’autant plus que, selon les représentants syndicaux canadiens que l’AQLPA a rencontrés à la COP22, le gouvernement Trudeau semble ne pas avoir commencé à réfléchir à la façon dont le Canada gérera la transition énergétique. Ce qui est une aberration, considérant qu’en raison de son économie basée sur l’extraction des ressources fossiles, le canada est l’un des pays qui fera face aux transformations les plus draconiennes dans le passage à une nouvelle économie décarbonée.

À Marrakech, l’AQLPA a rencontré Sari Saironen, responsable santé, sécurité et environnement d’UNIFOR, le plus grand syndicat canadien du secteur de l’énergie, qui représente, entre autres, 25 000 travailleurs du pétrole en Alberta. Mme Saironen est très active dans les réunions et conférences portant sur la transition juste.

« On espère que le concept de transition juste aura sa place dans l’ensemble des discussions ici à Marrakech, en particulier celles portant sur l’atténuation et l’adaptation; sans être au devant de la scène, la transition juste sera un élément important dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Nous allons faire pression sur la délégation représentant le gouvernement du Canada pour qu’elle soulève cet enjeu à toutes les tables de discussions. »

La représentante d’UNIFOR reconnaît que le Canada a au moins dix ans de retard dans l’élaboration d’un plan de sortie du pétrole. Cependant, elle ne semble pas s’inquiéter du moment incontournable où le Canada devra gérer le déclin de son secteur pétrolier. Peut-être parce qu’elle a bon espoir que les travailleurs de Fort McMurray, qu’elle représente, disposent encore de quelques décennies avant de perdre leur emploi.

« Il n’y a pas de plan, dit-elle, mais nous voulons nous assurer que lorsque le Canada va en développer un, que les syndicats soient assis à la table. C’est une opportunité pour nous d’apporter notre vision pour que la transition juste comprenne des mesures de formation et que les travailleurs soient affectés le moins possible.

Pas de travail sur une planète morte

Au Bangladesh, le cyclone Sidr a perturbé des milliers de petites entreprises et affecté plus d’un demi-million de travailleurs en 2007. Aux États-Unis, l’ouragan Sandy a provoqué le déplacement de 150 000 travailleurs et l’État du New Jersey a subi une perte nette de 11 000 emplois en 2012.  Le typhon Haiyan qui a frappé les Philippines en novembre 2013 a touché près d’un millions de travailleurs, affectant leurs moyens de subsistance du jour au lendemain. Les événements météorologiques extrêmes causés par les changements climatiques iront en s’accentuant au cours des prochaines années et décennies, ce qui déstabilisera les chaînes d’approvisionnement planétaires, affectant des travailleurs de plus en plus nombreux.

Ce scénario catastrophe était un des sujets abordés la semaine dernière à la COP22, dans le cadre d’une conférence intitulée  No Jobs on a Dead Planet. Organisé par la Confédération syndicale internationale (CSI), l’événement réunissait des représentants syndicaux et de la société civile. Un des conférenciers, Brian Kohler, ex-syndicaliste canadien, travaille aujourd’hui au sein du plus important regroupement mondial de syndicats du secteur privé.

Pour lui, les États nationaux doivent urgemment planifier la transition énergétique, économique et sociale. Mais il rappelle que le déploiement de nouvelles technologies pour réduire les GES va à l’encontre de l’intérêt de certains secteurs industriels, comme bien sûr les énergies fossiles, qui ont investi des sommes astronomiques dans l’exploration et la découverte de nouvelles réserves et dans les infrastructures d’extraction, de transformation et de distribution.

Même avec toute la bonne volonté du monde, dit-il, la planète va continuer à consommer des ressources fossiles et il n’est pas nécessairement contradictoire de dire : « on va continuer à développer nos ressources en hydrocarbures et en même temps, on va se donner des objectifs de réduction de GES. » Pour Kohler, la clé réside dans la planification sérieuse de la transition et cette planification aurait dû commencer il y a longtemps.

Et si la communauté internationale tarde trop à mettre en place cette transition de manière structurée, « deux scénarios catastrophe risquent de se produire. Soit nous grillons la planète, soit à la dernière minute, nous nous réveillons et nous tentons de sauver ce qui pourra être sauvé, sans égard pour les droits des travailleurs ou pour les droits humains. Cela pourra peut-être permettre à la Terre de survivre, mais nous vivrons comme des paysans du Moyen-Âge, dans un monde où nous n’aurons plus aucun droit de parole. Ce n’est pas le genre d’avenir que nous voulons pour nos enfants. »

Élection de Donald Trump: après la stupeur, l’inquiétude chez les écologistes à Marrakech

Par Philippe Bélisle et Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre

la pollution atmosphérique (AQLPA) à la COP22

Au petit matin, les rayons du soleil commencent à réchauffer les remparts millénaires de Marrakech, mais sur le site de la COP, le réveil a été visiblement brutal pour les participants qui se pressent à la sécurité et l’ambiance est plutôt glaciale. Au briefing quotidien de la délégation canadienne du Réseau action climat (RAC), l’animatrice de la séance ne peut retenir ses larmes. On se réconforte, on se serre dans les bras, on a les yeux un peu hagards.

Après l'élection de Donald Trump, des manifestants de la société civile propose leur to-do list au nouveau président

Après l’élection de Donald Trump, des manifestants de la société civile proposent au nouveau président une liste de choses à faire

Au troisième jour de la Conférence des Nations unies sur le climat, l’élection surprise du candidat-voyou Donald Trump, que la plupart des écologistes avaient refusé d’envisager sérieusement, est évidemment sur toutes les lèvres. Sur l’écran géant de la salle de briefing, une page Facebook affiche un dessin animé mettant en vedette Donald le Canard en train de découper à la scie la frontière entre le Canada et les États-Unis, avec un restaurant Tim Hortons en arrière-plan…

Pour tenter de remonter le moral des troupes, un délégué du RAC dit espérer que le président élu Trump sera peut-être plus modéré que le candidat Trump, qui affirmait en campagne que les changements climatiques sont une invention des Chinois; il promettait aux mineurs de charbon du Midwest de les remettre au travail. Promesse qui semble avoir porté ses fruits, puisque tous les états charbonniers (Wyoming, Virginie-Occidentale, Kentucky et Pennsylvanie) ont voté massivement pour Dr. Jekyll and Mr. Trump.

Un peu plus tard, conférence de presse des représentants du Climate Action Network United States (CAN-US), généralement assez courue, mais ce matin, la salle déborde de journalistes et d’observateurs. Première question d’une reporter de Thomson-Reuters : « Avec l’élection de Donald Trump, l’Accord de Paris est-il mort-né? »

Réponse du Dr. Alden Meyer, directeur des politiques de la Union for Concerned Scientists : « Il est clair que Donald Trump est aujourd’hui un des hommes les plus puissants de la planète, mais même lui ne peut pas changer les lois de la physique. » Sourires dans la salle.

Meyer poursuit : « Écoutez, l’Accord de Paris découle de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, signée lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 et ratifiée par 195 pays, dont les États-Unis. En théorie, ils peuvent s’en retirer, mais pas avant quatre ans. Pratiquement, ce sera difficile. Ils se retrouveraient seuls au milieu d’un consensus planétaire et ils ont beaucoup plus à gagner en participant à la transition vers une économie verte qui créera des millions d’emplois dans le monde. Une fois la poussière retombée, il est raisonnable de croire que le gouvernement américain et les entreprises ne voudront pas rater une chance historique de développer et d’exporter des technologies innovantes. Selon les derniers sondages d’opinion, près des deux tiers des Américains se disent préoccupés par les changements climatiques, et 59 % disent que leurs impacts ont commencé à se faire sentir. C’est un message clair que le nouveau président ne pourra pas ignorer. »

Pour Li Shuo, de Greenpeace Chine, « Quelle que soit l’attitude des États-Unis dans le dossier climatique, les autres pays continueront à agir, ne serait-ce que dans leur propre intérêt. La Chine entend poursuivre son travail sur le plan du climat, non pas pour des raisons de relations internationales ou de pressions diplomatiques, mais simplement à cause de véritables problèmes intérieurs comme la pollution de l’air et la sécurité alimentaire. »

À côté du militant chinois, Mariana Panuncio-Feldman, experte du climat au Fonds mondial pour la nature (WWF), se veut optimiste. « Nous avons bon espoir que les nations réunies à Marrakech vont demeurer concentrées sur le travail qui reste à faire. Dans les villes, dans les communautés, la dynamique engagée pour l’action climatique n’a jamais été aussi forte. »

« Nous ne risquerons pas une catastrophe climatique planétaire devant l’opposition d’un seul homme », conclut Mohamed Adow, de l’organisation Christian Aid.

Au briefing quotidien des militants du Réseau action climat international (CAN-I), Tina Johnson, directrice des politiques de CAN-US, demande à la salle de se lever, puis elle se rend au micro et l’invite à chanter : « Our movement, united, shall never be defeated ». Il y a de l’électricité dans l’air.

La réponse des militants de tous horizons semble être sans équivoque : certes, l’élection de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour la planète, mais elle ne fera pas couler les négociations climatiques.

En début d’après-midi, heure de Marrakech, déclaration convenue du premier ministre Justin Trudeau sur son site Web à propos de l’élection de Donald Trump. Il rappelle que « Les États-Unis sont notre allié le plus important et nous allons continuer à travailler avec eux sur les grands enjeux, comme nous l’avons fait dans le passé. »

Message repris textuellement quelques minutes plus tard, au briefing de l’équipe de négociateurs du gouvernement du Canada à la COP22. Louise Métivier, chef négociatrice, indique qu’il est « prématuré de conjecturer sur les impacts de l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington. Les États-Unis sont nos alliés les plus proches et puisque le système de gouvernement ne prévoit pas de période de transition, nous allons continuer à travailler avec nos collègues américains jusqu’au 20 janvier 2017, date d’entrée en fonction du nouveau président. »

À en croire les représentants canadiens à Marrakech, c’est « business as usual ».

Officiellement, en tout cas.

PS. Ce billet est une version légèrement plus longue du texte publié en libre opinion dans Le Devoir du 10 novembre.