Échec ou succès, la COP17?

Texte d’opinion paru dans Le Devoir du 19 décembre 2011

Sommet de Durban sur le climat – De nouveaux alignements politiques en cours

René Audet, Chercheur affilié à la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM et Patrick Bonin, Directeur climat-énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)  19 décembre 2011  Actualités sur l’environnement
Photo : Agence Reuters David Gray (in Le Devoir)

La Conférence de Durban sur les changements climatiques a produit un résultat modeste, mais néanmoins significatif. Échec ou succès, la COP17?

Si Copenhague (2009) fut le sommet des grands espoirs déçus et que Cancún (2010) fut celui de la relance du processus multilatéral, alors Durban a ouvert une fenêtre sur l’avenir probable du régime climatique et des tensions politiques qui en détermineront la forme et la force.Devant la complexité de l’ordre du jour des négociations climatiques, il n’est jamais facile de juger le niveau de réussite d’une conférence des parties. On peut toutefois affirmer que, si les accords de Durban représentent un résultat modeste en ce qui concerne l’effort de réduction des GES, la conférence en elle-même a mis au jour les nouveaux alignements politiques qui structureront les négociations internationales et les initiatives nationales dans les années à venir.

Kyoto II

L’enjeu sans doute le plus médiatisé de la conférence a été le lancement d’une deuxième phase du protocole de Kyoto, la première se terminant à la fin de 2012. La crainte d’un «vide juridique» entre les deux phases motivait un certain nombre de pays à faire de Kyoto l’enjeu central de Durban, malgré l’absence des États-Unis et le retrait annoncé du Canada, du Japon et de la Russie, qui a pour conséquence de réduire considérablement la portée du traité.

Pour les pays en développement, l’argument principal en faveur du protocole est double. D’une part, le protocole demeure le seul outil juridiquement contraignant dont dispose la communauté internationale pour s’attaquer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. D’autre part, il représente la concrétisation du principe selon lequel les pays développés doivent prendre le leadership dans la lutte contre les changements climatiques.

Quant à l’Europe, qui a bâti sa politique climatique en fonction des mécanismes institués par Kyoto, elle avait aussi un certain intérêt pour son renouvellement. Toutefois, devant l’inaction de plusieurs pays développés et les promesses floues des économies émergentes, l’Europe a voulu s’assurer d’une deuxième phase flexible.

Ainsi, la décision issue de Durban ne précise pas encore la durée de vie de Kyoto II, son langage est juridiquement faible et les cibles initiales de réduction de GES des pays signataires — reprises des accords de Cancún — sont largement en dessous du seuil nécessaire pour combler le fossé nous séparant de l’objectif de limiter le réchauffement à moins de 2 °C et d’éviter les changements climatiques catastrophiques.

En effet, selon les chercheurs qui publient le Climate Action Tracker, en considérant les engagements volontaires pris par l’ensemble des pays à Cancún l’an dernier, nous allons «vers une trajectoire des émissions globales qui causera un réchauffement de 3,5 °C».

La coalition des bonnes volontés

C’est cette éventualité qui fait frémir les pays les plus vulnérables et les petits États insulaires, qui sont gravement menacés par la multiplication des événements climatiques extrêmes et la hausse du niveau des océans, mais qui ont gagné en poids politique depuis Copenhague en faisant campagne pour le «droit à la survie». Prenant acte à Durban de la faiblesse du niveau d’ambition, ces pays se sont associés à l’Europe pour exiger le lancement d’un nouveau cycle devant mener à un instrument négocié qui entrerait en vigueur en 2020 et qui réunirait tous les pays émetteurs.

Cette «coalition des bonnes volontés» a de facto créé une dynamique positive à Durban. Derrière celle-ci, il y a non seulement l’idée de limiter les dégâts liés aux catastrophes à venir, mais aussi celle d’opérer le plus rapidement possible la transition vers des «sociétés sobres en carbone» ou vers une «économie verte», comme le formule le discours émergeant autour de la préparation du prochain Sommet de la Terre à Rio, en juin prochain.

Or, devant cette coalition des bonnes volontés, s’est posé à Durban un autre alignement politique global, à la fois inusité et puissant.

L’USIC: un alignement ponctuel ?

Dans le feu de l’action de la conférence, les ONG ont rapidement désigné ce nouvel alignement par l’acronyme «USIC», pour United States-India-China. Mais peut-être n’est-il pas si nouveau après tout: souvenons-nous de l’accord de Copenhague, cette déclaration politique sans portée juridique qui reflétait largement une négociation bilatérale entre les États-Unis et la Chine.

Les intérêts de ces pays dans les négociations climatiques sont souvent contradictoires. Sur les questions de transparence et de financement de l’adaptation, par exemple, on les voit plus souvent s’affronter que collaborer. Au niveau idéologique, les économies émergentes et les États-Unis sont aux extrémités du spectre, surtout lorsqu’il s’agit de considérer la «responsabilité historique» des changements climatiques et de désigner les acteurs devant «prendre le leadership» dans la lutte contre les changements climatiques.

Mais, paradoxalement, sur les questions centrales du niveau d’ambition des réductions d’émissions et du statut juridique du régime climatique, ces pays se trouvent à être des complices par défaut. Contraints par des réalités politiques et économiques nationales très différentes, ils conçoivent encore largement la lutte contre les changements climatiques comme un mal économique ou un facteur de limitation de la croissance.

Sans engagement ferme de leurs vis-à-vis, aucun d’eux n’acceptera des contraintes juridiques trop ambitieuses. D’où l’absence de la formule «entente légalement contraignante» — la plus rigoureuse en droit international — dans le mandat du nouveau groupe qui négociera la future génération d’instruments négociés pour réglementer les réductions d’émissions.

Alignements transnationaux

À bien suivre tout ce qui entoure une conférence des parties, on comprend rapidement que ces nouveaux alignements politiques ne caractérisent pas seulement les États. Ils sont transnationaux au sens où ils reflètent également les stratégies de grands secteurs industriels et d’acteurs politiques de divers niveaux.

Ainsi, au côté de l’industrie des énergies fossiles et de ses partisans, qui s’emploient à retarder la réduction globale des émissions, se développe aujourd’hui toute une économie de la transition et des sources d’énergie vertes que l’on rencontre partout dans les corridors des conférences sur le climat.

Ce schisme est également palpable à l’intérieur même de plusieurs États-nations. Le Canada, collé sur la position américaine et obstructionniste notoire dans le processus de négociation, est facile à situer.

Le Québec, comme il l’a encore démontré avec une récente annonce sur la Bourse du carbone, manifeste quant à lui une incontestable allégeance aux principes fondant la coalition des bonnes volontés. En outre, la cible québécoise de réduction pour 2020 est équivalente à la cible européenne, et la collaboration du Québec avec les provinces et États fédérés pour renforcer, par exemple, les normes d’efficacité énergétique constitue une stratégie intéressante pour avancer en contexte d’inaction au niveau fédéral.

Toutefois, même au Québec, ce sont les choix énergétiques des prochaines années qui détermineront vraiment l’authenticité de cette bonne volonté.

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René Audet, Chercheur affilié à la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM et Patrick Bonin, Directeur climat-énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

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