Un écart troublant

Sans réductions importantes de nos émissions d’ici 2020, point de salut pour le climat ?

Par Marc Lebel, membre de la délégation AQLPA à Varsovie

Le Rapport 2013 sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction d’émissions[1] (The Emissions Gap Report) publié par les experts du Programme des Nations Unies sur l’environnement (PNUE) est venu ajouter son grain de sel à l’urgence exprimée par une majorité de scientifiques par rapport aux changements climatiques. Normalement, cet autre appel à l’action devrait être entendu par les décideurs réunis ici à Varsovie et se traduire par des actions musclées et rapides pour combler l’écart entre les engagements des États d’ici 2020 et la courbe croissante des émissions de GES à l’échelle mondiale qui nous mène présentement vers une hausse des températures qui excède largement le seuil jugé dangereux de 1,5/2 °C par rapport au niveau préindustriel. Mercredi dernier lors d’un événement parallèle de la COP19, un panel de spécialistes du PNUE nous offrait une présentation des conclusions de ce rapport qui a fait couler beaucoup d’encre depuis sa sortie le 5 novembre.

Budget carbone et dette écologique

Si les décideurs présents à la Conférence des Nations Unies sur le climat échouent une fois de plus à s’entendre sur des cibles ambitieuses d’ici 2015, nous allons accroître davantage notre dette écologique qui est pelletée en grande partie vers les pays sous-développés et les générations futures. Un bon indicateur pour saisir cette dette écologique est utilisé par le Global Footprint Network[2]. Cette organisation dresse un bilan de l’épuisement de notre budget écologique et fixe une date où nous commençons à nous endetter par rapport à la capacité de la planète à reproduire les ressources naturelles et à contenir les GES que nous émettons. Cette année, nous avons épuisé le budget écologique le 20 août, alors que c’était le 21 octobre en 1993, soit environ  deux mois plus tard.

L’ampleur de l’écart

En 2010, les émissions globales de GES s’élevaient à environ 49 gigatonnes de CO₂ équivalent (GtCO₂e) par an, tandis qu’elles devraient s’élever à environ 59 GtCO₂e en 2020 si la tendance se maintient. Or, le rapport du PNUE indique que nous devons rester sous la barre de 44 GtCO₂e pour ne pas excéder le seuil de température globale moyenne fixé à 2°C par la CCNUCC. Nous dépassons donc présentement de 14% l’objectif fixé pour respecter le niveau requis pour 2020.

Le scénario du statu quo (Business-as-usual)

Le statu quo, c’est-à-dire une approche qui considère seulement les mesures d’atténuation actuelles, est indéfendable si nous voulons éviter de franchir le seuil dangereux. Ce scénario nous conduit tout droit vers l’emballement climatique. C’est pourquoi les négociations chapeautées par les Nations Unies sont si cruciales.

Le scénario du moindre coût (Least-Cost Approach)

Advenant que les pays industrialisés respectent leurs engagements et renforcent les mécanismes de lutte contre la déforestation et  le système d’allocation des surplus issus du Protocole de Kyoto, un scénario du moindre coût permettrait possiblement de réduire les dégâts. Or, nous demeurerions tout de même en-deçà de nos objectifs avec un écart de 8 à 12 GtCO₂e (Voir l’encadré 1). Chose certaine, plus nous attendons avant de mettre en œuvre des mesures universelles, concrètes et adéquates d’atténuation, plus nous nous rapprochons du seuil de réchauffement grave et irréversible. 

Encadré 1

20131115PNUE

Source : PNUE, 2013

Des solutions à notre portée

Le rapport du PNUE nous indique qu’il y a encore moyen de combler l’écart d’ici 2020, mais que le temps commence sérieusement à nous manquer. Pourtant, les solutions abondent pour passer d’une économie dépendante des énergies fossiles à une économie résiliente basée sur l’efficacité énergétique (potentiel de réduction de 2 GtCO₂e d’ici 2020), les énergies vertes (1 à 3 GtCO₂e), la lutte aux polluants atmosphérique à courte durée de vie (short-lived climate pollutants), la réforme des subventions aux énergies fossiles,  l’électrification des transports, etc.

Conclusion : Un défi politique

Comme le PNUE l’affirme dans son rapport, le défi auquel nous faisons face n’est pas technique, il est politique. Or, le niveau d’ambition et les engagements des États discutés en ce moment à Varsovie sont tout simplement insuffisants. Nous pouvons agir sur plusieurs secteurs, notamment l’agriculture, le bâtiment, les forêts, l’industrie, l’énergie, les transports, les matières résiduelles, etc. Mais il faut agir vite et renoncer à utiliser environ 80% des ressources connues d’énergie fossile (charbon, pétrole et gaz) selon l’organisme Carbon Tracker[3]. À ce sujet, l’analyste de la banque HSBC Paul Spedding a affirmé que le scénario du statu quo n’est pas une option viable pour l’industrie des énergies fossiles à long terme. Nous dirions même à court terme. Pour remédier à cette « bulle du carbone », il existe déjà des alternatives comme les initiatives de « désinvestissement » (divestment) dans les énergies fossiles par exemple[4].

Hélas, le Japon vient d’annoncer officiellement le 15 novembre qu’il modifie sa cible de réduction de 25% pour une augmentation de 3,1% de ses émissions par rapport à 1990 [5]… ce qui lui a valu un Fossile bien mérité. Le Canada n’a pas dénoncé cette volte-face et il devient de plus en plus évident qu’il ne respectera pas lui-même son objectif dilué de réduction de 17% par rapport à 2005 d’ici 2020 (Accord de Copenhague), mais qu’il cherchera plutôt des moyens de se défiler.

Il faut trouver des alternatives rapidement pour contrer cette tendance. Les organisations Ecofys et WWF affirment que nous pouvons bâtir un futur entièrement durable et basé sur les énergies vertes d’ici 2050[6] (Voir l’encadré 2). Il y a également de nombreuses études démontrant que les coûts d’approvisionnement en énergie renouvelable vont s’abaisser graduellement. Bref, de nombreuses solutions s’offrent à nous, mais c’est le temps qui commence à nous manquer dangereusement. 

Encadré 2

WNF-Ecofys-600

Source : Ecofys