Avis de gros temps pour le pétrole extrême

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, AQLPA

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Pas d’écume sans vague. Le yoyo des prix du pétrole, le matraquage publicitaire et les stratégies d’influence choquantes de TransCanada ou la propagande climato-négationniste du groupe albertain « Friends of Science » sont l’écume de lames de fond déferlant sur le pétrole extrême des sables bitumineux. La vigie qui lance ici l’alerte n’a rien d’un « extrémiste » vert bouteille. Il s’agit du cabinet européen de conseil et de courtage financier Kepler Cheuvreux, dont les actionnaires sont de gros joueurs comme le Crédit Agricole et la Caisse des dépôts et de consignation. Deux études récentes, « Stranded assets, fossilised revenues » et « Toil for oil spells danger for majors » décrivent les trois lames de fond qui sapent lentement mais sûrement le modèle économique des pétroles extrêmes.

Une productivité décroissante du capital

Premièrement, les investissements en capital nécessaires pour extraire des pétroles de plus en plus difficiles à aller chercher ont fortement augmenté ces dernières années. Et pour obtenir au final une production qui ne compense pas la déplétion des puits de pétrole conventionnel. La productivité du capital des pétrolières a donc diminué ces dernières années, malgré un prix du baril du Brent approchant en moyenne les 110$US depuis la mi-2011. À tel point que plusieurs d’entre elles ont annoncé cette année une diminution de leurs investissements. Total par exemple a renoncé à exploiter le site de Joslyn, un projet de $11 milliard en Alberta. En attendant que le prix remonte… Car l’offre abondante actuelle ne durera pas éternellement. L’Agence américaine d’information sur l’énergie pronostique que le pic de production du pétrole de schiste aux États-Unis sera atteint avant 2020.

Un modèle d’affaires opposé à l’exigence climatique

Deuxième lame, la prise en compte de la contrainte climatique nécessite de réduire globalement de 40 à 70% les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2050 si l’on veut respecter la limite d’augmentation de température planétaire moyenne de 2° Celsius recommandée par la science. Pire encore pour les fossiles : la science du climat dit qu’il faudra atteindre zéro émission nette de GES avant la fin du siècle… et le plus tôt sera le mieux…

La réalisation du scénario d’émissions à 2° Celsius entraînerait une diminution de la demande mondiale de pétrole prévue par l’Agence internationale de l’énergie. Et donc aussi de son prix. Les industries fossiles pourraient perdre en revenus quelque $28 000 milliards d’ici 2035 par rapport au scénario affaires courantes. Les pétroles à coûts d’exploitation élevés et fort contenu carbone comme le pétrole bitumineux sont les plus vulnérables. L’exigence climatique s’oppose donc directement à l’économie des pétroles extrêmes. Pas étonnant qu’avant chaque négociation importante pour le climat les « marchands du doute » activent leurs Pinocchios climatiques sur toutes les plateformes !

Des énergies propres compétitives

Troisième vague, les énergies renouvelables connaissent un essor fulgurant avec des prix en forte baisse depuis 10 ans. Aux États-Unis, le prix de production de l’électricité des énergies solaires et éoliennes est déjà compétitif dans plusieurs États avec celui de l’électricité provenant des centrales au charbon ou au gaz; dans le sud-ouest pour le soleil et dans le Midwest pour le vent. Même dans un pays relativement peu ensoleillé comme l’Allemagne, le solaire est en voie de devenir compétitif d’ici quelques années avec le tarif du réseau selon une étude de la banque HSBC. Et de nombreuses innovations prometteuses dans les matériaux, les techniques d’installation ou celles de stockage d’énergie accentueront l’avantage des énergies renouvelables dans les prochaines années. La révolution énergétique rêvée depuis des décennies par les verts décolle!

Cette nouvelle donne entraîne des conséquences étonnantes. Dans Toil for oil Kepler Cheuvreux compare les retours énergétiques nets obtenus sur du capital investi dans le pétrole et les énergies renouvelables pour l’usage des transports individuels. L’idée est de comparer l’énergie nette rendue par les moteurs à essence, qui convertissent en travail utile au mieux 30% de l’énergie thermique injectée, avec l’énergie nette des moteurs électriques, beaucoup plus efficaces, qui convertissent 75% de l’énergie fournie en travail utile. La question posée : quelle quantité d’énergie nette est fournie par $100 milliards US investis dans le pétrole par rapport à un investissement identique en solaire photovoltaïque, éolien terrestre ou éolien marin, alimentant un parc de véhicules électriques?

Rendement net : le pétrole déclassé par le soleil et le vent !

Selon Kepler Cheuvreux, sur une durée cumulée de 20 ans, l’énergie éolienne terrestre produirait déjà aujourd’hui plus d’énergie nette pour le transport que le pétrole à $50 le baril, l’éolien marin plus d’énergie nette que le pétrole à $75 le baril et le solaire plus d’énergie nette que le pétrole à $100 le baril. Et les résultats sont proprement stupéfiants quand l’effet de ciseau des coûts d’opération croissants pour le pétrole et décroissants pour les renouvelables est anticipé. À l’horizon 2020, un investissement dans l’énergie éolienne terrestre pourrait générer près de 5 fois plus d’énergie nette en transport qu’un investissement équivalent dans le pétrole à $125US le baril! Le solaire dépasserait même de 65% les rendements énergétiques nets du pétrole à 125 dollars…

L’exercice n’est pas ici que théorique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’essentiel de l’augmentation de la demande de pétrole d’ici 2035 surviendra dans le secteur du transport et surtout en Asie. Les Chinois, qui étouffent sous la pollution de l’air, ont fait leur choix. Ils investissent massivement dans les énergies renouvelables ($56 milliards US en 2013, leader mondial loin devant les États-Unis) et ont engagé un plan ambitieux d’électrification des transports.

La conclusion des analystes de Kepler Cheuvreux est redoutable. L’industrie pétrolière fait face à un risque élevé d’actifs échoués ou perdus (stranded assets) non seulement dans le scénario de prix baissiers causés par une diminution structurelle de la demande résultant d’une politique climatique rigoureuse, mais également dans le scénario de prix croissants du pétrole entraînés par des conditions de production plus coûteuses qui rendront les énergies renouvelables plus attractives. Québec et la Caisse de dépôt qui continuent à investir des centaines de millions dans le pétrole devraient méditer cette analyse aux conséquences pas que financières…

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