Climat : Plus que quelques jours pour agir à Lima – Une occasion en or pour aider les populations les plus vulnérables à s’adapter

Par Marc Lebel, coordonnateur Climat-Énergie, AQLPA
9 décembre 2014

cordillerablanca
Photo : Cordillera Blanca
Source : http://rafaelgribel.blogspot.ca/ – Crédit : www.summitpost.org

Rio est associé au Sommet de la Terre de 1992 où est intervenue la signature de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). New York rappelle le Sommet climatique de septembre dernier qui a engendré une immense vague citoyenne d’envergure mondiale. Mais Lima ? Que retiendra-t-on de la 20e conférence des parties (COP) de la CCNUCC, hormis un autre pèlerinage de diplomates servant à dérouler le tapis pour Paris en 2015 ? Quels sont les facteurs déterminants qui permettront d’éviter une répétition dramatique de l’échec de Copenhague en 2009 ? Après une semaine de préambules, la conférence de Lima entre dans sa phase critique. La présidence péruvienne et les négociateurs devront maintenant s’élever à la hauteur des enjeux en profitant des quelques jours qui restent pour laisser en héritage une feuille de route crédible pour aider les populations les plus vulnérables à s’adapter aux changements climatiques.

Le pays hôte peut jouer efficacement son rôle de facilitateur en incitant les Parties à s’entendre sur un brouillon d’accord devant être signé officiellement dans à peine 12 mois à Paris. Sur le plan national, le Pérou a tout intérêt à adopter des mesures pour freiner le recul de ses glaciers, dont la Cordillera Blanca au nord qui fond à vue d’œil. Le pays hôte doit aussi mettre un frein à la déforestation en Amazonie, car ses forêts emmagasinent à elles seules plus de carbone que les émissions de gaz à effet de serre (GES) des États-Unis en un an[1].

Une opportunité pour ériger un « camp de base »

Une analogie utilisée par des groupes de la société civile consiste à dépeindre les négociations actuelles comme la construction d’un camp de base pour les prochaines étapes de négociation. Comme il est périlleux et certainement pas souhaitable de monter d’un trait au sommet lors de l’ascension d’une montagne, il faut y aller graduellement et traiter les enjeux un par un dans les négociations sur le climat. C’est la meilleure méthode pour parvenir à nos fins à un rythme adéquat, pour ne pas perdre de membres de l’équipage en route et pour éviter de sauter des étapes vers l’objectif  commun d’adopter un accord équitable, ambitieux, universel et contraignant l’an prochain.

À partir de ce brouillon, il sera possible de renchérir, de bonifier les propositions sur la table et de s’assurer de ne plus niveler vers le bas lors des négociations. En ce sens, Lima incarne une étape décisive dans le long périple devant nous mener à un accord qui saura restaurer la confiance entre les différents acteurs. La présidence péruvienne doit donc envoyer des signaux positifs aux quelque 10 000 participants présents (délégations officielles, société civile, médias,  scientifiques, etc.) et combattre le cynisme ambiant quant aux chances de décrocher un accord convenable l’an prochain.

Pour se forger une crédibilité, le Pérou doit d’abord plancher sur des mesures domestiques[2] pour renforcer sa résilience aux changements climatiques et, surtout, respecter les droits fondamentaux de ceux et celles qui se battent pour préserver la forêt dont ils dépendent pour survivre. Autrement, les négociations pourraient bien faire du surplace rappelant les scènes récurrentes de trafic dense dans la capitale péruvienne. Bien qu’une bruine persistante (garúa) ou une brume caractéristique enveloppe généralement la capitale péruvienne, les négociations doivent servir à éclaircir les contours de l’horizon 2015 pour un accord et dénicher les ouvertures et compromis possibles de part et d’autre.

Un fossé entre les Parties

Quoi qu’il en soit, nous observons toujours à ce stade-ci un fossé important entre les pays industrialisés et les pays en développement (PED). Rappelons que l’adaptation représente un enjeu prioritaire pour les populations vulnérables; celles-ci sont plus fortement affectées par les dérèglements climatiques alors qu’elles y ont le moins contribué et y sont moins bien préparées.  Plus particulièrement, les populations du Sud, les femmes et les peuples indigènes représentent des sous-groupes frappés plus sévèrement par la hausse du niveau des océans, les sècheresses, etc.

Lima doit donc servir à braquer les projecteurs sur l’Amérique latine qui est l’une des régions du monde les plus vulnérables aux changements climatiques. Pour y parvenir, le Pérou s’est engagé aux côtés d’autres États d’Amérique latine dimanche à remettre en état 3,2 millions d’hectares de ses forêts dégradées afin d’augmenter la superficie des puits de carbone sur son territoire et de réduire les émissions découlant de la déforestation et des changements dans l’utilisation des terres (surpâturage, déforestation, agriculture, etc.) [3].

Une occasion pour le pays hôte de se racheter

Varsovie a fait grincer des dents l’an dernier en s’alliant à l’industrie du charbon lors de la COP19. Cette année, Lima crée un sacré malaise lorsqu’on jette un coup d’œil à la situation peu enviable réservée à ses « gardiens de la Terre ». En effet, la COP20 bat son plein au Quartier général de l’armée péruvienne alors qu’au moins 57 militants écologistes et autochtones ont été assassinés au pays depuis 2002. La majorité (60%) de ces meurtres a eu lieu dans les quatre dernières années et concernait des disputes sur des titres fonciers, des mines ou encore des coupes forestières – illégales pour la plupart. Ces drames surviennent à un moment où le couvert de la forêt amazonienne diminue à grande vitesse. Vient alors la question de l’engagement international du Pérou de protéger ses forêts tropicales humides[4], ses ressources naturelles et bien entendu les communautés qui habitent et revendiquent leurs droits sur ces territoires[5]. La COP20 constitue donc un moment propice pour le pays hôte de poser des gestes concrets pour protéger les droits des communautés indigènes, leurs savoirs traditionnels et la biodiversité exceptionnelle qui se trouve sur leurs territoires ancestraux.

De plus, le Pérou devrait adopter des politiques de résilience compte tenu que son approvisionnement en eau potable et l’irrigation de ses terres agricoles sont  sérieusement mis en péril par la fonte accélérée des glaciers. Les données les plus récentes indiquent que le Pérou a déjà perdu 40% de la superficie glaciaire dans les quarante dernières années en raison de la hausse du mercure[6]. Après tout, 1 Péruvien sur 10 est vulnérable aux sècheresses et presque la moitié des surfaces agricoles vont être dégradées par les changements climatiques[7].

Une occasion de bonifier le financement à l’adaptation

Juste au sud du Pérou, il y a la Bolivie d’Evo Morales qui n’hésite pas une seconde à exposer sa vision sur la lutte aux changements climatiques et la protection des droits des communautés autochtones. La déléguée bolivienne aux négociations multilatérales sur le climat résumait bien en 2009 les craintes, attentes et besoins des populations vulnérables aux dérèglements climatiques. Les plans d’adaptation nationaux (NAPs) ne sont pas suffisants pour les PED; ceux-ci doivent compter sur des transferts technologiques et du financement prévisible et adéquat de la part des pays riches : « Des millions d’habitants de petits pays insulaires sous-développés, des États enclavés et des communautés vulnérables au Brésil, en Inde et en Chine, partout dans le monde – subissent les effets d’un problème auquel ils n’ont pratiquement rien à voir… Si nous voulons réduire nos émissions dans la prochaine décennie, nous aurons besoin d’une mobilisation massive comme il ne s’en est jamais fait auparavant. Nous avons besoin d’un Plan Marshall pour la Terre. Ce plan doit mobiliser du financement et des transferts technologiques à des échelles qui atteindront des sommets inégalés. Ce plan doit mettre en opération la technologie dans tous les pays pour s’assurer de réduire les émissions tout en améliorant la qualité de vie des peuples. Il ne nous reste qu’une décennie[8] ». Dire que le temps presse est donc un euphémisme.

Or, dans l’éventualité où les Parties réussissaient à arracher un accord à Paris et à demeurer sous le seuil de 1,5 ou 2°C, un nouveau rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement sur l’adaptation affirme que le processus d’adaptation dans les PED – où le GIEC estimait les coûts entre 70 et 100 milliards $ par an d’ici 2050 – oscillera plutôt autour de 250 à 500 milliards $ par an d’ici la moitié du siècle[9]. Et les coûts exploseront si nous maintenons le statu quo. C’est ce qu’on peut appeler une patate chaude pour les pays responsables de la majeure partie des émissions qui devront délier les cordons de leur bourse. Le déficit de financement destiné à l’adaptation des pays vulnérables devra inéluctablement être résorbé pour éviter aux populations déjà touchées d’être encore plus démunies face aux aléas climatiques. 

Une occasion pour nous adapter ici au Québec

Ces impacts sur les populations vulnérables peuvent paraître bien lointains et abstraits pour le Québec. Mais vendredi dernier, le consortium scientifique Ouranos a dévoilé son édition 2014 du rapport « Vers l’adaptation » qui détaille les impacts climatiques chez nous et émet des recommandations sur des mesures pour s’adapter. Ces données scientifiques arrivent à point nommé, car l’économie, l’environnement et la qualité de vie des Québécoises et Québécois sont déjà mis à l’épreuve par la multiplication des feux de forêt, les îlots de chaleur en ville, l’érosion dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent et en particulier aux Îles-de-la-Madeleine, les inondations comme celles qui ont frappé la Montérégie en 2011, la détérioration des infrastructures routières, la fonte du pergélisol, etc[10].

Ces dégâts engendrent à leur tour des problèmes de santé publique comme la hausse de maladies respiratoires et cardiovasculaires, la hausse de la mortalité, la baisse de la qualité et la disponibilité des ressources hydriques, etc. Au vu de ces conséquences lourdes pour nos finances publiques, il n’est pas exagéré de redouter les risques importants pour les secteurs agricole, touristique et énergétique. Devant ces défis, le Québec doit démontrer sa capacité d’innover en développant des stratégies de gestion du risque climatique et de réduction de sa vulnérabilité aux changements climatiques.

C’est donc en étant habité d’un sentiment d’urgence que les délégués doivent faire de Lima un camp de base pour accroître la résilience des pays vulnérables aux changements climatiques. Le Québec doit se positionner dans ce mouvement en tant qu’État fédéré proactif et partager son expertise avec les pays ayant besoin de se prémunir et de s’adapter face au raz-de-marée provoqué par nos émissions de GES incontrôlées. Et de son côté, le Canada doit sortir de sa léthargie en participant plus activement à la recherche de solutions et de sources de financement durables pour soutenir les pays vulnérables dans leur adaptation à la nouvelle réalité climatique.

Références :

  1. http://www.globalwitness.org/perudeadlyenvironment/
  2. http://www.lapresse.ca/environnement/201411/17/01-4819870-le-perou-pays-dangereux-pour-les-defenseurs-de-lenvironnement.php
  3. http://www.larepublica.pe/19-11-2014/el-peru-es-un-pais-peligroso-para-los-defensores-del-medio-ambiente
  4. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2014/10/16/001-perou-lacs-glaciers-fonte-changements-climatiques-rechauffement.shtml
  5. http://www.nytimes.com/2014/11/28/opinion/in-peru-a-fight-over-land-rights.html?_r=0
  6. http://www.theguardian.com/environment/2014/nov/17/activists-murders-peru-lima-climate-talks
  7. http://www.theguardian.com/world/2014/dec/06/ecuador-indigenous-leader-found-dead-lima-climate-talks
  8. http://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2014/dec/05/cop20-peru-indigenous-people-combat-climate-change
  9. http://www.actualites.uqam.ca/2014/hecatombe-parmi-les-fous-de-bassan
  10. http://www.ouranos.ca/fr/nouvelles/fiche.php?id=149
  11. http://cambia.pe/?p=6812
  12. http://www.theglobeandmail.com/news/national/greenpeace-inuit-come-together-to-fight-arctic-seismic-testing-for-oil-and-gas/article19718153/
  13. http://www.theguardian.com/world/2014/nov/12/perus-forests-store-more-co2-than-us-emits-in-a-year-research-shows
  14. http://reneweconomy.com.au/2014/peru-lifts-renewable-energy-target-60-2025-aims-100-long-term-19379

[2] Malgré les inquiétudes soulevées par l’adoption d’une « Ley Paquetazo » qui découple la protection environnementale du développement économique, le Pérou vient d’annoncer une nouvelle cible de 60% d’énergies renouvelables dans son portefeuille d’ici 2025 et 100% à long terme grâce à des investissements dans le solaire, l’éolien et la géothermie et d’autres projets sobres en carbone destinés prioritairement aux communautés qui en ont le plus besoin[2]. Voilà de belles initiatives qui devront être bonifiées dans le futur et, surtout, créer un mouvement de masse vers une véritable révolution énergétique pour enfin tourner la page sur les énergies fossiles et embrasser pleinement les énergies vertes. Il serait intéressant à cet égard que le vocable « 100% Énergie renouvelable » soit retenu dans le brouillon final.

[4] Forêt équatoriale qui génère ses propres précipitations par évapotranspiration

[6] Site Web Cambia Perú, http://cambia.pe/?p=6812

[8] Angélica Navarro Llanos, « Climate Debt : The Basis of a Fair and Effective Solution to Climate Change », Présentation Technical Briefing on Historical Responsabilit Ad-hoc working group on long-term cooperative action, UNFCCC, Bonn (Allemagne), 4 juin 2009

[9] Rapport 2014 du PNUE sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction d’émissions, http://www.unep.org/newscentre/Default.aspx?DocumentID=2814&ArticleID=11097&l=fr