Climats de Lima

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie AQLPA

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L’espace central du site de la COP 20, en arrière-plan le quartier général de l’armée péruvienne. 

À Lima, capitale du Pérou, la dynamique politique de négociation sur les changements climatiques sous les auspices du secrétariat de la convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) n’a jamais été aussi bonne depuis des lustres, semble-t-il. Il est vrai que le récent accord sino-étasunien a ouvert le jeu ; le fonds vert est capitalisé à hauteur de $10 milliards US et des projets seront financés dès 2015. Mais rien n’est acquis pour la signature d’un accord international à Paris 2015, plusieurs obstacles majeurs subsistent et les négociations progressent à pas de tortue. Nous y reviendrons. Mais voyons dans quelle ambiance les délégations ministérielles ont travaillé dans la capitale péruvienne.

Climat

Lima connait un climat subtropical aride. Il ne pleut quasiment jamais. Mais en raison de la remontée du courant froid de Humboldt venant de l’Antarctique, l’air est constamment chargé d’un voile d’humidité, une brume grise – que le soleil ne perce que rarement sauf à son zénith – qu’on appelle ici la Garua. Les températures maximales en cette mi-décembre oscillent entre 24 et 26°Celsius, ce qui est relativement peu à cette latitude, mais la température ressentie avec le facteur humidex bien connu au Québec dépasse largement les 30 degrés, tandis que la nuit l’air frais du courant marin refroidit les températures qui descendent à un agréable 18 ou 19 degrés nocturne. Les 9 millions d’habitants de l’immense conurbation de Lima sont alimentés en eau par les trois fleuves qui traversent la plaine aride qui prennent leur source dans les glaciers des Andes menacés par le réchauffement. Les bouleversements climatiques induisent des risques importants pour le Pérou.

Le budget carbone

Les émissions de dioxyde de carbone (CO2) de la COP20 à Lima atteindront un sommet cette année avec 50 000 tonnes métriques, ce qui constitue un poids carbone plus d’une fois et demie la norme habituelle des COP, importantes mais équivalant à ce que la Chine émet en trois minutes! En même temps la conférence sera la première à neutraliser ses émissions qui seront compensées dans la conservation de 1 500km2 de forêts du pays hôte.

Une des raisons de cette plus forte empreinte carbone est qu’il a fallu bâtir le site; une autre est qu’aucun transport public ne dessert le site. Les installations où se déroulent les négociations ont été montées de toutes pièces pour l’occasion sur la base militaire dite du Pentagonito, le petit pentagone, sur un terrain équivalent à 13 terrains de football. Il a fallu couler du béton, installer lignes électriques et toute la tuyauterie des réseaux d’eau, de ventilation et de climatisation pour les 13 jours de conférence. La situation est ironique : toute l’électricité est fournie par des groupes électrogènes fonctionnant au diesel… dans un pays où 52% de l’électricité provient de sources hydro-électriques. La construction compte pour 20% de l’empreinte carbone totale, le transport aérien des 11 000 délégués et observateurs pour 30%, le transport local avec les 300 bus mis à disposition pour 15-20%.

Aménagement

La conférence se déroule dans huit grands bâtiments distincts. Chose inimaginable au Québec, même l’été, comme ici il ne pleut jamais, la circulation entre les bâtiments se fait à l’air libre. Les aires de repos, les restaurants et snacks se trouvent également dehors, sous de grandes tentes ouvertes, mais quand même au chaud. Les distances ne sont pas si grandes entre les différentes zones mais le soleil cogne fort à cette latitude; les peaux sensibles peuvent être marquées par la chaleur et l’irradiation simplement en se déplaçant d’un site à l’autre !

Seules les principales salles de réunion de ces bâtiments sont climatisées, si bien que les négociateurs et observateurs ressentent la chaleur dès qu’ils sortent de leur bulle climatique. Et les espaces de travail collectif manquent un peu. Certaines délégations travaillent dehors sous des abris installés sur dalles de béton où l’effet îlot de chaleur alors se fait durement sentir.

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 La serre entre les deux grandes tentes des assemblées plénières.

Entre les deux bâtiments centraux, dont les immenses salles sont destinées aux réunions plénières, il y a un passage recouvert d’un toit de plexiglass dans lequel tous doivent déambuler pour assister aux plénières ou pour aller à deux autres bâtiments courus consacrés aux événements parallèles et aux stands des délégations. Là, la réalité de l’effet de serre frappe immédiatement. La température chute de quelques degrés sitôt qu’on quitte le couloir-serre plein de chaleur. Un des endroits de repos favoris, car le plus frais, est sur un coin de pelouse à l’ombre des acacias…

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Arbres et pelouse : l’endroit le plus frais pour travailler hors des quelques salles climatisées. 

Il ne faudra donc pas s’étonner si certains représentants à la COP reviennent bronzés. Les conditions de travail impliquent de cheminer dehors pour accéder aux différentes zones. L’ensemble costume cravate omniprésent des officiels masculins des délégations n’est donc pas du tout adapté au climat local ! Le secrétariat de la CCNUCC a d’ailleurs recommandé aux délégations ministérielles de relâcher le décorum vestimentaire compte tenu des circonstances. Reste à voir si ces conditions ironiques et inhabituelles favoriseront une issue positive à ces négociations

Sécurité

Négocier à côté du quartier général de l’armée signale que la sécurité est maximale ! Contexte international aidant, la sécurité est omniprésente autour du site et dans les quartiers des hôtels où se trouvent les principales délégations : 40 000 policiers ont été mobilisés. À l’entrée du site militaire, les démineurs examinent systématiquement les dessous des autobus et navettes entrant sur le site que le Pérou met à la disposition des participants… Hier à l’occasion de la présence du secrétaire d’État étasunien, John Kerry, des avions militaires ont survolé le site à plusieurs reprises, mais aujourd’hui c’est le calme dans les airs. Bien visible ou audible, mais pas trop pesante, à la péruvienne.

Fierté et hospitalité

Les Péruviens sont les fiers héritiers – et descendants pour la plupart – de la millénaire culture Inca. Le Pérou a d’ailleurs innové lors de la séance d’ouverture ministérielle en présentant, en guise d’intermède entre deux phases de la cérémonie, un court spectacle, haut en couleurs de danses et musiques traditionnelles, qui eut l’air de détendre les visages graves des ministres. L’hospitalité des sympathiques Péruviens est à la hauteur de l’événement.

Transports et pollution

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L’autobus métropolitain bondé de Lima, la queue pour passer le tourniquet et rejoindre l’arrêt sur voies réservées au milieu de l’autoroute. 

La résilience des Limanos est grande. Car les conditions de transport sont horribles. Très peu de transport en commun, des bouchons partout et quasiment à toute heure du jour. Des heures perdues par les délégations dans les transports. Des conducteurs souvent impatients et agressifs qui klaxonnent pour un rien et ne respectent pas les piétons, très peu de pistes cyclables. Au point que nombre de cyclistes préfèrent rouler sur les trottoirs et que des panneaux demandent respectueusement aux automobilistes de ne pas klaxonner… Conséquence : la pollution de l’air est presque palpable, surtout lorsque le soleil sort son nez et que le vent tombe. Il y a là un gros, gros gisement d’efficacité énergétique, d’économies­­­ et de réduction des gaz à effet de serre, pour peu que les bons choix soient faits.