Pas de réduction sérieuse des émissions de GES au Canada sans limites sur les sables bitumineux

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, le 10 avril 2015

Une étude solide de Greenpeace et Environmental Defence, intitulée « Le Canada s’enlise « , publiée le 9 avril 2015, démontre de façon extrêmement convaincante à partir de données gouvernementales, qu’il sera impossible pour le Canada de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre (GES) à la hauteur requise par la science sans limiter l’extraction du pétrole bitumineux. Cette étude est indépendante et complémentaire à celle que l’AQLPA a réalisée récemment portant sur les volumes de GES associés, en amont et en aval, au pétrole qui transiterait dans les nouveaux oléoducs actuellement projetés au Canada. C’est la preuve par deux que si nous sommes sérieux dans notre volonté de réduire les GES, il nous faut absolument stopper la croissance de l’extraction du pétrole bitumineux. Et les paramètres de l’équation de Kaya viennent aussi nous le démontrer. En voici les éléments de preuve.

Les émissions de GES du Canada ont augmenté de 18% entre 1990 et 2012 ; 73% de cette augmentation est attribuable à l’Alberta tandis que les émissions du Québec baissaient de 5% et celles de l’Ontario de 9% sur cette période, comme on le voit dans le graphique ci-dessous :

 Contributions provinces GES 1990-2012

  Cette augmentation impressionnante des émissions de l’Alberta est évidemment due à la croissance de l’extraction des sables bitumineux. Le secteur pétrole et gaz est responsable de 67% de l’augmentation de la pollution carbone depuis 1990.

En 2012, les émissions de GES de l’Alberta dépassaient celles de l’Ontario et du Québec réunis et représentaient 36% des émissions canadiennes comme on le voit dans le graphique suivant:

 Émissions GES par province 2012

  Les perspectives d’évolution des émissions sont à l’avenant. Selon l’étude “Le Canada s’enlise”:

           « Si l’exploitation des sables bitumineux poursuit sa croissance comme le prévoient l’industrie et le gouvernement canadien, les émissions de l’Alberta (une province qui compte seulement 11% de la population du pays) approcheront en 2020 les niveaux combinés des trois plus grandes provinces du pays : l’Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique (qui ensemble, comptent 75% de la population canadienne). (Notons que ces prévisions d’augmentation des émissions viennent seulement de la production de sables bitumineux. Il n’est pas ici question de la combustion du pétrole extrait de ces sables bitumineux.) »

Il est impossible que le gouvernement canadien atteigne ses cibles de réduction de GES de -17% en deçà du niveau de 2005 d’ici 2020 si l’expansion de l’industrie des sables bitumineux continue sur sa lancée. Ou alors « il faudrait que le reste du pays réduise ses émissions de 30% d’ici 2020 pour compenser les GES résultant de la croissance de l’industrie albertaine des sables bitumineux ».

Toujours selon l’étude, ce serait comme si chaque véhicule au Canada roulait à l’électricité et à l’énergie renouvelable ou comme si… la Colombie Britannique, les provinces atlantiques et les territoires devenaient carbo-neutres (zéro émission).

Autrement dit, un « effort héroïque » serait exigé des autres provinces en 5 ans, pendant que l’Alberta, une province qui compte 11% de la population canadienne et misant sur une industrie pétrolière comptant pour 2% du PIB du Canada, atteindrait 93% des émissions du reste du pays en 2020. Un « scénario clairement inéquitable ». Ce scénario accentuerait des inégalités significatives déjà présentes en la matière, comme l’indique le graphique ci-dessous des émissions de GES 2012 des provinces, par habitant et en fonction du PIB :

GES par habitant et en fonction PIB 2012

La conclusion de l’étude coule de source : « Si la stratégie énergétique compte sérieusement s’attaquer aux changements climatiques, elle doit impérativement limiter la production de sables bitumineux. » 

Cette étude, ainsi que celle de l’AQLPA, permet de mieux comprendre pourquoi le Canada n’a pas encore remis son plan de réduction des émissions de GES au secrétariat de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) le 31 mars comme étaient enjoints à le faire les pays « qui le peuvent », selon l’expression de l’accord de Lima de décembre dernier signé par Ottawa. Le Canada a pris prétexte de la nécessité de consulter les provinces avant de formuler son plan. C’est une nouvelle excuse du gouvernement Harper pour gagner du temps et déjà une vieille tactique de ce gouvernement pro-pétrole au pouvoir depuis 9 ans pour finalement ne rien faire… En fait le gouvernement fédéral, mais aussi ceux de certaines provinces au préjugé favorable à l’égard de l’industrie pétrolière, se trouvent dans une impasse: ils veulent en même temps favoriser (et profiter de) l’exploitation du pétrole bitumineux et réduire les GES, deux choix parfaitement incompatibles.

L’équation de Kaya

Naomi Klein l’a bien compris dans son dernier livre This Changes Everything, Capitalism vs the Climate. L’enjeu climatique constitue la contradiction majeure d’un système économique essentiellement basé sur les énergies fossiles et l’accumulation de richesses. Une contradiction illustrée par l’équation de Kaya qui ramène la croissance des émissions de CO2 à la croissance de quatre facteurs :

  1. La population;
  2. le Produit intérieur brut (PIB), soit la mesure classique – et bien imparfaite – de la richesse d’un pays ou de la production par personne;
  3. l’intensité énergétique du Produit Intérieur Brut, c’est-à-dire le contenu en énergie de l’économie; dont l’unité courante est le Million de Tonnes Équivalent Pétrole par milliard de dollars de PIB ou de façon simplifiée TEP/PIB.
  4. l’intensité carbonique ou l’intensité des émissions de CO2 par unité d’énergie produite ou consommée, qui s’exprime en millions de tonnes de CO2 par million de Tonnes Équivalent Pétrole ou en CO2/TEP. C’est le contenu en CO2 de l’énergie produite ou utilisée.

Schématiquement, l’équation devient CO2 = POP*PIB/POP*TEP/PIB*CO2/TEP. Cette simplification du réel permet de mieux comprendre pourquoi il n’y en a pas de facile dans la réduction des émissions, en particulier au Canada.

Pour éviter les scénarios climatiques du pire, il faut diviser les émissions de CO2 des pays riches au minimum par 3 ou 4 d’ici 2050 (le dernier rapport 2014 des experts du climat mentionne une réduction globale de 40 à 70%, les pays riches se trouvant dans le haut de la fourchette). Or, comme l’a montré Jean-Marc Jancovici, l’action sur un seul des facteurs à droite de l’équation ne permet pas de diminuer les émissions de CO2 quand les autres facteurs continuent à croître. Si l’on pose que le PIB continuera à augmenter simplement de 2% par an, un objectif recherché par tous les gouvernements du monde, et que la population mondiale augmentera d’un facteur 1,3 d’ici 2050, comme l’ONU le prévoit, cela implique qu’il faudra réduire d’ici 2050 le produit des facteurs intensité carbonique et intensité énergétique par un facteur 9 ou 10.

Tim Jackson, dans son ouvrage Prospérité sans croissance, arrive à une conclusion plus dure encore en envisageant, à partir d’une hypothèse forte du principe d’équité, que les 9 milliards d’habitants de la planète puissent tous bénéficier en 2050 d’un revenu comparable à celui des citoyens de l’Union européenne de 2009.[i] Cela supposerait de multiplier la taille de l’économie par 6 d’ici 2050, avec des revenus croissant à un rythme annuel moyen de 3,6% et de diviser l’intensité carbonique par 55. [ii]

Et c’est un scénario qui ne tient pas compte de la croissance des revenus dans les pays développés! Bien que certains économistes comme Nicholas Stern pensent que ce serait possible, Tim Jackson dit son scepticisme à l’idée d’un découplage durable des émissions de GES de la croissance économique, à savoir que les émissions pourraient baisser continûment tandis que la croissance économique se poursuivrait indéfiniment.

Concrètement, même l’hypothèse faible, celle qui ne tient pas compte du principe d’équité, suppose de décarboner l’économie mondiale à un rythme 10 fois plus rapide qu’actuellement.

La voie extractiviste du Canada

Géré selon les intérêts du capitalisme extractiviste, le Canada est engagé sur une voie exactement inverse. Le gouvernement conservateur voit l’exploitation des sables bitumineux comme le Graal de la richesse future du pays. Le PIB du Canada a connu une croissance moyenne de 3,6% depuis 50 ans. Les acteurs économiques et politiques poussent pour qu’il puisse continuer à croître de même. L’OCDE prévoit d’ailleurs des taux de croissance supérieurs à 2% au Canada pour 2015 et 2016, mais plus faibles qu’attendu justement en raison de la chute des prix du pétrole. Et selon Statistiques Canada, la population va continuer à augmenter d’ici les 50 prochaines années, pour atteindre les 51 millions d’habitants en 2063 selon un scénario de croissance moyenne, soit une augmentation de 61%.

C’est dire que pour compenser l’accroissement de la population et de l’économie, avec des taux de croissance similaires à ceux de l’exemple de Jancovici cité plus haut, le produit des facteurs intensité carbonique et intensité énergétique devrait diminuer d’un facteur 10 au minimum d’ici 2050 si l’on veut rester dans la limite du 2 degrés. Ce serait peut-être possible mais à la condition expresse de s’engager résolument dans la voie des énergies renouvelables, dont le Canada d’ailleurs regorge. À la condition expresse aussi de stopper la croissance prévue de l’extraction des sables bitumineux. Or l’Association canadienne des producteurs de pétrole (ACPP) table sur une augmentation de la production du pétrole bitumineux d’un facteur 2,5 entre 2013 et 2030. Selon l’ACPP, la production de pétrole bitumineux  totaliserait 4,8 millions de barils par jour en 2030, soit 75% de la production totale du Canada de 6,4 Mb/j, qui aurait elle-même augmenté de 82% depuis 2013.

Cette croissance prévue aurait pour conséquence vraisemblable d’augmenter le contenu en énergie de l’économie canadienne et pèserait certainement aussi sur le contenu carbone de l’énergie produite.[iii] Cela étant posé, il n’est pas étonnant que les scénarios d’évolution des émissions canadiennes de GES tablent sur une augmentation de 16% d’ici 2030 pour atteindre 815 Mt eqCO2.[iv]

De fait, le Canada est en train de devenir un acteur du dépassement du seuil de 2°C de température moyenne, – en vérité un profiteur de ce dépassement- et donc un des responsables directs de l’écocide planétaire qui l’accompagnera inévitablement.



[i] Jackson, Tim, 2010, Prospérité sans croissance, La transition vers une économie durable, Bruxelles, De Boeck

[ii] Idem, pp 89-90

[iii] Sauf à imaginer que toutes les exploitations de pétrole bitumineux puissent retirer et séquestrer le CO2 produit, ce qui semble un défi technique et économique pour l’instant insurmontable. En outre, les émissions liées à la combustion du pétrole produit seraient, pour leur part, toujours maintenues et exportées.

[iv] Gouvernement du Canada, 2014, Canada’s sixth national report on climate change, p.8

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About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.