Séquestration carbone : entre opportunités et menaces

Par Simon Côté, Coordonnateur de Arbre Évolution et membre de la délégation de l’AQLPA à la COP21, Paris le 9 décembre 2015

Dans mon dernier billet, je mentionnais que l’arrimage des nombreuses réalités socio-économiques et culturelles du processus d’implantation de la REDD+ (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation) était extrêmement ardu. En fait, il paraît impossible. Lors d’un atelier donné par le No REDD in Africa Network dans le cadre du Sommet Citoyen de Montreuil, plusieurs éléments de réflexions ont été soulevés. L’ensemble des panellistes, tous des acteurs locaux au Mozambique, en Ouganda, au Kenya et en Équateur, a unanimement dénoncé l’attaque colonialiste que représente pour eux l’implantation de la REDD+ par le Forest Carbon Partnership Facilities (FCPF) et la Banque Mondiale et les risques évidents de dépossession forestière pour les communautés locales.

L’exemple kényan

Loin d’émaner d’un contexte de guerre civile ou de conflit intercommunautaire, la vague d’éviction qui touche le peuple Sengwer dans la forêt d’Embobut à l’ouest du Kenya semble clairement liée au processus d’implantation du Readiness Plan de la REDD+ au Kenya. En effet, selon Amnesty International, depuis l’octroi au gouvernement kényan des premiers prêts de la Banque Mondiale en 2007, les violations de droits humains dans la forêt d’Embobut n’ont cessé d’augmenter. En 2014, on comptait plus de 1000 maisons brulées par le Kenyan Forest Service [1], une entité de surveillance sous le contrôle des Forces de Défense Kenyanes. Lors d’une visite à Nairobi en février 2014, le directeur de la Banque Mondiale, Jim Yong Kim, avait même déclaré être préoccupé par les déplacements forcés des peuples de la forêt d’Embobut tout en affirmant que l’institution qu’il représente n’y était en aucune raison responsable. [2]

Or bien qu’il soit spécifiquement écrit dans les documents officiels du FCPF que les réalités sociocommunautaires des milieux d’implantation de la REDD+ doivent être prises en compte, de nombreux obstacles l’en empêchent, comme le manque de consultation dans les communautés, l’absence de reconnaissance de droits ancestraux pour les autochtones, le faible taux d’alphabétisation des populations et l’absence de démocratie dans le processus décisionnel des États, pour ne nommer que ceux-là.

Lors de l’atelier donné par le No REDD in Africa Network, un représentant du National Association of Professionals in Environment de l’Ouganda (NAEP), monsieur Kamese Geoffrey, a bien résumé l’essentiel de la position des réseaux d’opposition à l’implantation de la REDD+ en expliquant que « l’Afrique ne doit pas devenir le dépotoir à carbone du Nord ». M. Geoffrey a également soulevé la question suivante : pourquoi serait-ce les gens ayant le moins contribué aux changements climatiques qui devraient subir les plus grandes perturbations de leur mode de vie pour séquestrer les GES émis par ceux qui les exploitent déjà depuis plus d’un siècle ? Selon M. Geoffrey, les populations africaines n’ont aucun intérêt à recevoir chez eux les projets de séquestration carbone de la REDD+, et ce, spécialement dans le contexte où la corruption et l’abus de pouvoir font toujours rage dans la plupart des pays du continent.

Le + dans la REDD

Le symbole + qui suit l’acronyme REDD a été ajouté en 2008 suite au sommet de Poznan afin d’inclure l’augmentation des stocks de carbone par l’entremise de la reforestation et des pratiques sylvicoles et agricoles adaptées pour la captation des GES.[3]

Lorsqu’on se réfère aux documents officiels du FCPF, les mesures d’atténuation des GES reliées à la plantation d’arbres et à l’agriculture semblent marginales. Cependant, toujours selon le No REDD African Network, les projets reliés à la REDD+ concernent beaucoup plus d’activités de reboisement que ce que le FCPF annonce et ces projets de reboisement seraient à craindre, car ils ouvriraient la voie à l’arrivée de l’arbre génétiquement modifié, à l’aménagement forestier par monoculture et, par extension, à la réduction considérable des richesses écosystémiques offertes normalement en forêts naturelles.[4][5] Lors d’un autre atelier donné par Mirey Atallah, officier senior au programme national de l’ONU- sur la REDD+, j’ai demandé à la représentante en chef du REDD+ pour le Ministère de l’Environnement et de la Foresterie de l’Indonésie, Madame Novia Widyaningtyas, quelle était la part des projets REDD dédiée à la reforestation et elle m’a répondu qu’il s’agissait de plus de 50%.[6]

Les leçons du projet d’Envirotrade au Mozambique

Il y a dix ans, le projet de captation carbone de l’entreprise Envirotrade dans la localité de N’Hambita au Mozambique a conduit à la plantation de milliers d’arbres suite à un investissement de 1,5 million d’euros de l’Union Européenne. Selon un rapport de la Via Campesina Africa, ce projet, dont le financement a cessé suite à la démonstration d’irrégularités dans les calculs de séquestration, est aujourd’hui une grande source d’insécurité pour les paysans qui ont signé un contrat d’entretien avec l’entreprise. Les revenus issus de ces contrats provoquent de la convoitise chez ceux qui n’en bénéficient pas et n’ont pas non plus permis d’augmenter le revenu des paysans, résultant plutôt à un transfert du travail agricole ancestral vers un travail d’entretien forestier non alimentaire[7]. En juin 2013, les Amis de la Terre publiaient un rapport très critique sur les projets de séquestration carbone comme celui de N’Hambita et appelaient même l’ONU à décréter un moratoire sur tous les projets de la REDD+.[8]

Palmiers à huile : projet REDD+ en Indonésie ?

Toujours lors de mon entretien avec Mme Widyaningtyas du MEF indonésien, il n’y aurait que très peu de projets de plantations de palmiers à l’huile pour séquestrer le carbone dans le cadre de la REDD. On peut donc comprendre qu’il y en a et que, à la lumière des nombreuses dénonciations de groupes environnementaux sur les dégâts irrémédiables pour la biodiversité et la faune que provoque la monoculture de palmiers, certaines critiques fusent à l’endroit de l’implantation de la REDD en Indonésie.[9]

Il faut comprendre que les autorités onusiennes qui administrent le FCPF ont certainement de bonnes intentions et désirent réellement faire une différence pour le climat grâce aux projets de séquestration du carbone en milieu forestier. Cependant, le véhicule utilisé pour y arriver semble être un amplificateur des problèmes déjà existants dans les pays aux prises avec de graves défis politiques et sociaux.

Si possible, dans une prochaine édition, j’apporterai des éléments de clarification concernant les différents mécanismes de surveillance et de vérification qui doivent encadrer les projets REDD+ dans les différents pays participants afin de limiter le plus possible les abus et les dérives. J’exposerai également le cas du Vietnam où les projets REDD+ semblent s’implanter de meilleure façon. Finalement, j’ouvrirai une réflexion sur le rôle éventuel des forêts québécoise dans le cadre du marché du carbone Québec-Californie-Manitoba-Ontario.[10]



[4] Tiré des déclarations de paneliste lors de l’atelier « Renverser le colonialisme de REDD / Overturning REDD Colonialism » donné par le No REDD in Africa Network (NRAN) le 6 décembre 2015 au Sommet Citoyen de Montreuil.

[6] Tiré d’un entretien avec Novia Widyaningtyas lors de l’atelier « UN-REDD Program Project on REDD+ Readiness » donné par Mirey Atallah le du 7 décembre 2015 à la COP21 au Bourget (Paris).

[10] Informations complémentaires sur ce sujet sur les sites www.no-redd.com et www.redd-monitor.org