Vers un arrimage du REDD+ aux forêts du Québec?

Par Simon Côté, Coordonnateur d’Arbre Évolution et membre de la délégation de l’AQLPA à la COP21, Paris le 11 décembre 2015

Depuis le début de la conférence de Paris, mon travail de couverture du protocole de l’ONU sur la Réduction des Émissions liées à la Déforestation et la Dégradation des forêts (REDD+) m’a fait réalisé que de multiples enjeux polarisaient un débat virulent entre les promoteurs politiques de la séquestration forestière du carbone et les milieux les plus actifs de la société civile. Ces frictions ont sans aucun doute comme point central le caractère vertical et autoritaire de l’implantation des projets REDD+ dans plusieurs pays du sud. Cependant, les responsables onusiens semblent réellement préoccupés par cet enjeu et tentent de rallier les parties grâce notamment à l’instauration de mesures de surveillance impliquant activement les ONG nationales et internationales dans un système crédible de vérification des projets REDD+.

Les Safeguards Information Systems (SIS)

Suite au sommet de Cancun en 2010, l’ONU a mis en branle des négociations pour déterminer le cadre de fonctionnement des différents systèmes nationaux de vérification des projets REDD+ (SIS). Depuis le début de la COP21 à Paris, les pourparlers autour des SIS occupent une place importante puisqu’il s’agit de l’une des principales zones grises entre les 47 pays participants.[1] L’enjeu est crucial puisque si les États réussissent à élaborer une procédure commune basée sur de hauts standards de surveillance, l’acceptabilité sociale des projets REDD+ auprès de la société civile pourrait s’accroître. L’ONU fournit pour l’instant différents documents d’information sur les leçons à retenir et les perspectives d’amélioration des SIS.[2]

REDD+ : une cible pour le marché du carbone nord-américain

L’architecture actuelle de la REDD+ est conçue pour établir une relation marchande entre les émetteurs de pollution du Nord et les émetteurs de crédit-carbone du Sud. Pour l’instant, le protocole ne permet pas à des projets forestiers de séquestration-carbone réalisés dans un pays développé d’être reconnus et offerts à travers la REDD+. Cependant, l’organisation californienne Western Climate Initiative (WCI) a mis sur pied en 2007 son propre organe de cap-and-trade (C&T ou plafonnement et échanges des émissions de GES). Il s’agissait alors du tout premier marché du carbone en Amérique du nord.

Lors d’une présentation donnée lundi au Conseil Nordique à Le Bourget par Gary Gero, président du Climate Action Reserve, l’organe de recherche et de contrôle du California cap-and-trade program (C&T) du WCI, de fortes pressions seraient exercées auprès du Forest Carbone Partnership Facilities (FCPF) pour que la REDD+ ouvre ses portes à l’Amérique du nord. Les perspectives alléchantes de financement annoncées par les différents fonds d’aide reliés à la REDD+ y sont sans doute pour quelque chose. La volonté de simplifier les échanges internationaux pourrait également expliquer cette intention. Selon Gary Gero, d’ici 10 ans le tour devrait être joué et l’affiliation, voir la fusion du système nord-américain avec celui du FCPF devrait progressivement faire place à un marché global de la compensation carbone par les forêts.[3]

Et le Québec dans tout ça ?

En 2013, le Québec a été le premier État étranger à intégrer le marché du carbone californien en fusionnant son Système de Plafonnement et d’Échange de Droits d’Émission de gaz a effet de serre (SPEDE) à celui du WCI. Aujourd’hui, des fonctionnaires du Québec siègent sur le conseil d’administration du WCI et participent activement à la mise en œuvre des procédures de marchandisation et de vérification des crédits émis et vendus sur notre continent. D’après l’Institut Québécois du Carbone, plusieurs milliards de dollars seraient au bout du fil pour l’État québécois afin qu’il mette en place différents programmes d’aide facilitant la transition énergétique pour les entreprises et les citoyens.[4]

Toujours selon le président du Climate Action Reserve Gary Gero, le gouvernement du Québec serait également sur le point de ratifier le Forest Project Protocol et élargir ainsi les répercussions du marché du carbone vers nos régions forestières.[5] Le fonctionnement des crédits-carbone émanant des activités forestières est déjà bien détaillé par le Climate Action Reserve[6] et plusieurs projets de sylviculture et de foresterie durable ont été développés par des compagnies américaines depuis 2007. C’est le cas notamment de Sierra Pacific Industries qui pourrait recevoir plus de 10 millions USD en 5 ans grâce à la vente de crédits sur le marché nord-américain du carbone.[7]

Lors d’un entretien avec David Rhodes, chef exécutif du Forest Owners Association de Nouvelle-Zélande, l’organisation ayant chapeauté différents projets pilotes de captation-carbone en boisés privés, plusieurs mises en garde pour les propriétaires de forêts ont cependant été soulevées. Notamment le fait que le prix de chaque « tonne carbone » sur le marché n’est pas stable et peut rapidement descendre sous le coût de production. Également, le manque de vulgarisation sur le fonctionnement du marché peut devenir un net frein à l’implication des propriétaires privés.[8] La bonne nouvelle est que le FAO néo-zélandais a déjà fait un bon travail de pionniers et que le Québec pourra s’en inspirer.

En conclusion, puisque l’intégration des milieux forestiers du Québec aux marchés du carbone à moyen terme semble incontournable, les acteurs de la foresterie et les décideurs régionaux devraient entamer dès maintenant une importante réflexion sur le repositionnant de l’industrie forestière. Cette dernière devra également trouver réponse à de nombreuses questions. Par exemple, qui certifiera les crédits ? Quel modèle de vérification sera imposé ? Est-ce le Fond Vert québécois soutiendra financièrement l’industrie dans son repositionnement ? Qu’en est-il des forêts publiques ? Qu’en est-il des petits exploitants ? Une chose est certaine, le marché du carbone pourrait potentiellement redynamiser l’industrie forestière québécoise…si celle-ci le veut bien.



[3] Tiré d’une entrevue avec Gary Gero, président du Climate Action Reserve, après le panel “LULUCF and REDD+ Forest Potential in the Climate Policy Framework” organisé par le Conseil Nordique à Le Bourget le 7 décembre 2015

[5] Op.cit, Gary Gero

[8] Tiré de la présentation de David Rhodes, chef exécutif du FOA, lors du panel “LULUCF and REDD+ Forest Potential in the Climate Policy Framework” organisé par le Conseil Nordique à Le Bourget le 7 décembre 2015