Ambition, transparence, cohérence – Les enjeux de la COP22 à Marrakech

Par Alain Brunel,  conseiller climat énergie, délégation AQLPA

Marrakech, Maroc, le 7 novembre 2016 –

Au sortir d’une période particulièrement difficile, l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) a tenu à envoyer pour une neuvième année consécutive une délégation à la 22e Conférence des parties (CdP ou en anglais COP 22) de Marrakech du 7 au 18 novembre. Philippe Bélisle, ancien journaliste de Radio-Canada, sans lien de parenté avec le président de l’AQLPA et moi-même, qui étions à la COP21 à Paris l’an dernier, sommes à Marrakech pour suivre les événements des deux prochaines semaines.

L’importance des enjeux des négociations climatiques n’est plus à démontrer. Et l’année écoulée a été fertile de bonnes nouvelles pour le régime des négociations climatiques internationales.  Contre toute attente, l’accord de Paris est entré en vigueur le 4 novembre dernier, en un temps record, moins d’un an après son adoption lors de la 21ème Conférence des Parties. Plus de 100 pays ont déjà ratifié l’accord. Il entrera donc en vigueur en 2020.

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La porte de la salle plénière Marrakesh sur le site de la COP22 à Marrakech

À Kigali, il y a un mois, les 196 Parties au Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone ont adopté un amendement prévoyant la réduction puis l’élimination des hydrofluorocarbures (HFC) d’ici 2047. Ce gaz, utilisé notamment dans les climatiseurs, a un potentiel de réchauffement planétaire 11 400 fois plus élevé que celui du dioxyde de carbone (CO2). Selon les experts, ce simple amendement au protocole de Montréal permettra d’éviter 0,5°Celsius de réchauffement global, mais bien après 2030.

Enfin, les 191 États membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), dont le siège est à Montréal, ont convenu début octobre de geler les émissions de gaz à effet de serre du transport aérien à partir de 2020 et de diminuer leurs émissions de 50% d’ici 2050 par rapport à celles de 2005, notamment par la mise en place d’un marché carbone couvrant tout le secteur. Le transport aérien est un secteur d’activités en forte croissance qui n’est pas couvert par l’accord de Paris. Il cumule aujourd’hui 2% du total des émissions mondiales de CO2, soit autant que le Canada.

La rencontre de Marrakech se déroulera sous le mot d’ordre de l’action.  Il reste en effet beaucoup de pain sur la planche pour infléchir la trajectoire des émissions qui continuent toujours à augmenter, bien que le rythme de croissance ralentit : en 2014, les émissions mondiales ont atteint 54,2 milliards de tonnes de CO2 équivalent (GtCO2 eq) selon l’Onu. Voici donc les principaux enjeux à surveiller pendant la Conférence de Marrakech.

Rehausser les ambitions

Les mesures d’atténuation annoncées par les États sont  à ce jour nettement insuffisantes pour ne serait-ce que respecter l’objectif stipulé dans l’accord de Paris de limiter la hausse de la température moyenne mondiale « bien en deçà de 2°C », sans même parler de la limiter à 1,5 °C. Selon les estimations d’un rapport tout chaud du Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE),  The Emissions Gap Report 2016, si les États se limitent aux mesures annoncées jusqu’ici, le réchauffement pourrait atteindre jusqu’à 3,4°C d’ici 2100. Et les mesures actuellement sur la table ne couvrent que le tiers du chemin pour limiter la hausse mondiale à moins de deux degrés.  Il est donc crucial de rehausser les ambitions avant 2020 et aussi avant 2030 afin de bénéficier des nombreux avantages d’une action anticipée, dont le simple fait de se donner une chance de limiter la hausse sous les deux degrés.  Un dialogue de facilitation est prévu en 2018 pour faire le point sur l’intensification des efforts avant l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris en 2020.  Beaucoup de travail technique reste à faire afin d’élaborer cette feuille de route et la délégation du Canada s’inquiète du fait que peu de séances techniques sont prévues à cet effet à Marrakech.

Objectifs de long terme

Des stratégies de long terme, c’est-à-dire pour 2050, doivent également être discutées à Marrakech.  Le contenu est vague pour l’instant, mais l’alignement sur les données de la science des derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne laisse guère de doute sur la destination et le chemin pour y arriver. Il passera par l’élimination totale des émissions, voire par des émissions dites négatives (retirer du carbone de l’atmosphère). L’accord de Paris était resté délibérément vague sur le sujet. Le Canada se joindra au Mexique et aux États-Unis pour faire une annonce sur ce point le 16 novembre.

La transparence : mesure, transmission, vérification

L’approche dite bottom up de l’accord, selon laquelle les pays doivent volontairement présenter leur plan national de réduction des émissions, impose de suivre une méthodologie rigoureuse pour mesurer de façon comparable les émissions de chaque pays et leur évolution dans le temps, afin également de pouvoir faire les nécessaires comparaisons internationales. De la transparence est requise. Deux enjeux subsidiaires : s’entendre sur des mécanismes de vérification externes et renforcer les capacités des pays en développement à piloter ce travail technique. Une journée complète sera consacrée le 8 novembre à cet important  enjeu.  Rendez-vous plus tard cette semaine.

Finance climatique

L’argent est toujours le nerf de la guerre. Une feuille de route pour trouver les moyens d’augmenter le financement climatique à 100 milliards $ US d’ici 2020, tel que stipulé dans l’AdP, doit également être établie à Marrakech. À quelque 67 milliards de financement public bilatéral et multilatéral comptabilisé aujourd’hui, on est encore loin du compte. D’autant que la tentation existe pour les pays contributeurs de recycler des fonds d’aide au développement en financement climatique.  Se pose également la question de la définition et des frontières de ce qui sera financé ou pas.

Quelle place pour l’adaptation?

De même, les pays en développement qui subissent déjà lourdement les impacts des changements climatiques souhaitent que le financement soit consacré de façon équitable entre adaptation et atténuation.  L’enjeu des pertes et préjudices reste également lancinant. Ici l’Accord de Paris exclut explicitement des financements provenant des pays riches pour compenser les pertes et préjudices déjà cumulés par les pays et populations vulnérables.  Mais des financements innovants, type taxe sur le transport aérien, pourraient y contribuer.

Quelle cohérence pour le Canada?

Comme à chaque COP, la délégation de l’AQLPA rendra compte des positions du Canada dans les négociations et, le cas échéant, celles du Québec dans ses participations à différents événements. Le Canada a franchement amélioré son image internationale depuis l’élection du gouvernement Trudeau. La ministre de l’Environnement et des changements climatiques, Catherine McKenna, a joué un rôle important l’an dernier dans le résultat des négociations de Paris. Mais le Canada de Justin Trudeau est aux prises avec une contradiction difficilement surmontable qu’il évite d’aborder publiquement: se faire le promoteur actif de l’augmentation de la production et de l’exportation des énergies fossiles canadiennes, tout en promettant de se conformer aux objectifs de l’Accord de Paris et de réduire les émissions de gaz à effet de serre de façon radicale.

L’AQLPA et la quarantaine de membres d’autres organisations non gouvernementales canadiennes présentes à Marrakech, se feront un devoir de le lui rappeler.

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About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.