Recherche fondamentale sur le climat : un travail colossal reste à faire, selon la co-présidente du GIEC

Par Philippe Bélisle,  délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution  atmosphérique (AQLPA) à la COP22

Avec l’Accord de Paris, maintenant que tout le monde reconnaît la réalité des changements climatiques, certains croient que la recherche fondamentale n’est plus nécessaire. Au contraire, elle doit s’accélérer, soutient Valérie Masson-Delmotte, la coprésidente du groupe 1 du GIEC sur la physique du climat.

Marrakech, le 8 novembre 2016 – Au moment où la planète vient de franchir le cap des 400 parties par millions (ppm) de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, la recherche fondamentale sur le climat doit demeurer une priorité pour la communauté internationale, a affirmé la coprésidente du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec), Valérie Masson-Delmotte, au premier jour de la 22ème conférence des parties sur les négociations climatiques (COP22).

Dans un entretien avec l’AQLPA, la paléoclimatologue française a rappelé que les budgets en recherche fondamentale sont globalement à la baisse alors que l’Accord de Paris fait explicitement référence à l’importance du renforcement des connaissances scientifiques pour mesurer et faire le suivi des émissions de GES et du CO2 stocké dans les océans, les forêts et les sols. Ces données sont indispensables à l’élaboration d’un inventaire planétaire prévu tous les cinq ans à partir de 2018 et qui éclaireront les gouvernements quant aux stratégies d’adaptation aux changements climatiques. Ces mécanismes de mesure et de vérification devront être adoptés par tous les pays.

C’est le principe de transparence, un des éléments clés de l’Accord, entériné par les signataires. Mais tous ces systèmes sont à construire et le travail de recherche demeure colossal selon la co-présidente du GIEC : « Il y a un grand besoin de connaissances scientifiques pour guider les politiques publiques dans les domaines de l’adaptation et de l’atténuation, et en même temps un besoin de recherche sur le plus long terme (…) Des nouveaux outils, des nouveaux processus qui n’existent pas encore aujourd’hui, et qui constituent un enjeu majeur pour nos sociétés (…) C’est la même chose avec le cycle du carbone. L’Accord de Paris prévoit la mise en place de systèmes de mesure et de vérification, qui n’existent pas non plus aujourd’hui. La communauté scientifique a également besoin de comprendre le cycle du carbone planétaire et la manière dont on le perturbe. Et puis il y a la question de l’habitabilité (de la planète), avec les événements extrêmes et les tendances à long terme.

L’exemple du protocole de Montréal

Pour Mme Masson-Delmotte, il est illogique de penser que le travail est fait parce que la communauté internationale a signé et ratifié l’Accord de Paris. Une façon de voir qu’elle avait observée dès le milieu des années 80, « en particulier chez des collègues chimistes de l’atmosphère, à la suite de l’adoption du Protocole de Montréal (1987), où, du jour au lendemain, les crédits pour la recherche sur la compréhension de la destruction de la couche d’ozone avaient  été arrêtés. Ils ont eu le plus grand mal à maintenir le réseau d’observation pour suivre l’évolution de l’ozone stratosphérique. Je le vois aussi dans le grand public, car je fais beaucoup de conférences et on me dit : « bon, le problème du climat, c’est réglé puisqu’il y  a l’Accord de Paris. »

La mise en garde de la coprésidente du GIEC intervient après que le gouvernement australien eut décidé, au printemps dernier, d’abolir 110 des 140 postes de climatologues du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organization (CSIRO), estimant que la recherche fondamentale sur le climat n’est plus nécessaire. Or, le CSIRO joue un rôle crucial dans le système planétaire de surveillance de l’atmosphère et de l’océan, grâce à son réseau de stations et sa flotte de navires de recherche océanique.

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Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du GIEC, sur le site de la COP22 à Marrakech.

Il y a quelques mois, Mme Masson-Delmotte a sévèrement critiqué cette décision qui  avait amené, selon elle « une restructuration massive vers des recherches très appliquées, et qui risque de déstabiliser la coordination internationale nécessaire à l’observation et à la modélisation du changement climatique. » Une opinion également exprimée par les trois mille chercheurs et le directeur du Programme mondial d’étude du climat dans une lettre au CSIRO.

Certains dirigeants risquent donc maintenant de considérer la recherche fondamentale comme « non payante » et la détourner vers des applications essentiellement vouées aux entreprises et aux technologies d’adaptation. Mais pour pouvoir nous adapter, il nous faut des modèles climatiques plus précis qui nous indiquent à quoi, où et quand nous devrons nous adapter, ce qui est justement le rôle de la recherche fondamentale.

Il est ironique de se rappeler que dans les années soixante,  une jeune équipe de glaciologues avait eu l’idée de tenter d’extraire le gaz carbonique contenu dans des carottes glaciaires prélevées dans l’Antarctique. Le Français Claude Lorius avait observé les petites bulles qui s’échappaient d’un morceau de glace datant de milliers d’années lorsqu’il le plongeait dans un verre de whisky.  Il a fallu attendre les années 80 pour percer le mystère. En 1987, trois articles publiés conjointement dans la revue Nature par des glaciologues français et soviétiques allaient changer la donne : l’analyse de la carotte de glace de la base antarctique de Vostok révélait que la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère et sa température avaient évolué en parallèle depuis 160 000 ans.

Le reste appartient à l’histoire de la recherche. Dans les années qui suivirent, les scientifiques confirmèrent la corrélation entre le dioxyde de carbone et la température de la planète depuis presqu’un million d’années, ainsi que le lien avec la proportion de méthane dans l’atmosphère.

Un an après la publication de ces articles, l’ONU créait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ces découvertes interpellaient désormais non seulement les scientifiques mais aussi les gouvernements.

Les zones d’ombre de la recherche climatique

En ce premier jour de la COP22, Mme Masson-Delmotte animait une table-ronde regroupant plusieurs experts éminents et faisant état des priorités de la recherche climatique pour les prochaines années. Chacun dans son domaine, les panélistes ont insisté sur les zones d’ombre qui demeurent.

Par exemple, si les scientifiques connaissent assez bien les effets des changements climatiques sur les forêts tropicales humides, leurs impacts sur les forêts tropicales sèches sont pratiquement inconnus. Un des panélistes, Arturo Sanchez-Azofeifa, professeur au département des sciences de la terre et de l’atmosphère de l’Université de l’Alberta, a développé des outils inédits pour étudier les « trajectoires du carbone » dans la forêt tropicale sèche au Costa-Rica.

Avec son équipe, Sanchez-Azofeifa a créé des senseurs capables d’effectuer un éventail de mesures comme la vitesse du vent, l’épaisseur du couvert végétal ou l’échange de carbone entre la forêt sèche et l’atmosphère. Des centaines de senseurs ont été installés dans le parc national Santa Rosa, dans le nord du pays, dont les mesures sont relayées en temps réel  via satellite à son bureau d’Edmonton.

C’est le seul laboratoire dans le monde voué aux changements climatiques dans ce type d’environnement. Les senseurs ont recueilli des données lors du dernier épisode d’El Nino, que l’on tient responsable de deux années de sécheresse dans la région en 2014-1016. Disposant maintenant de données avant et après El Nino, Sanchez-Azofeifa espère qu’elles pourront permettre de mieux comprendre les signes avant-coureurs de la sécheresse, la façon dont la forêt tropicale sèche réagit aux changements du climat et d’aider le gouvernement du Costa-Rica à mieux se préparer et à s’adapter.

Voilà un exemple concret de ces nouvelles connaissances dont parle la coprésidente du GIEC et qui seront déterminantes pour assurer le succès de l’Accord de Paris.

Mais Mme Masson-Delmotte va plus loin.

Un « Plan Marshall »

Lors de son entretien avec l’AQLPA, la co-présidente du GIEC a évoqué le besoin d’injecter une dose d’adrénaline dans certains secteurs de la recherche climatique. Ses priorités : le pergélisol (permafrost), les nuages et les océans.

Vous êtes au Canada, vous voyez bien que le Grand Nord, on a besoin de mieux l’observer, en particulier le permafrost et son évolution. C’est quelque chose qui a une importance planétaire, et pour laquelle on a besoin d’un plan Marshall, pour comprendre ce qui se passe quand ça dégèle, les émanations de méthane… La rétroaction du cycle du carbone a d’ailleurs été soulignée dans le cinquième rapport du GIEC comme une incertitude majeure, et on n’a pas encore une vision d’ensemble (…) Il y a aussi la question des nuages et la façon dont ils réagissent dans un climat qui change.  Les modèles qu’on a aujourd’hui, on sait qu’ils ont une représentation très simplifiée. Donc il y a vraiment là quelque chose d’essentiel que nous devons comprendre. 

Et puis il y a les océans. On commence à peine à comprendre la dynamique des courants profonds. Par ailleurs, quels sont les enjeux de la recherche fondamentale sur le niveau des mers? C’est de mieux comprendre les mouvements des calottes polaires, le réchauffement de l’air et des eaux, le lien avec le changement des courants marins et des vents autour de l’Antarctique. C’est vraiment un sujet de recherche majeur, et ça cible la glaciologie (…) C’est un bel objet, complexe, pour lequel on a encore énormément d’incertitudes.

Une interdisciplinarité obligée

Par la multiplication de leurs impacts sur la nature et tous les aspects de la vie humaine, les changements climatiques interpellent un éventail de plus en plus large de scientifiques de tous les horizons. Cette interdisciplinarité de la recherche est donc cruciale mais difficile, selon Mme Masson-Delmotte, parce que le chercheur d’aujourd’hui est devenu un « super-technicien » qui maîtrise des connaissances très sophistiquées dans un domaine extrêmement restreint.  Et cela prend des années pour y arriver, pour avoir un certain recul sur sa propre discipline. En plus, les termes ne sont pas les mêmes d’une discipline à l’autre (…) Je pense que le GIEC et les sciences du climat ont fait beaucoup pour permettre à différentes disciplines de travailler ensemble, et en particulier le groupe 2 du GIEC … On parle d’écosystèmes, de sociétés humaines, d’agriculture, de gestion du risque, et le fait de faire travailler les auteurs ensemble, c’est quelque chose de formidable(…) Moi-aussi, je suis passée par là… J’ai travaillé avec des archéologues, avec des psychologues de l’environnement. Mais tout le monde n’est pas ouvert à ça. C’est pourtant la clé pour que les sciences du climat soient vraiment utiles à nos sociétés.

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About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.

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