Élection de Donald Trump: après la stupeur, l’inquiétude chez les écologistes à Marrakech

Par Philippe Bélisle et Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre

la pollution atmosphérique (AQLPA) à la COP22

Au petit matin, les rayons du soleil commencent à réchauffer les remparts millénaires de Marrakech, mais sur le site de la COP, le réveil a été visiblement brutal pour les participants qui se pressent à la sécurité et l’ambiance est plutôt glaciale. Au briefing quotidien de la délégation canadienne du Réseau action climat (RAC), l’animatrice de la séance ne peut retenir ses larmes. On se réconforte, on se serre dans les bras, on a les yeux un peu hagards.

Après l'élection de Donald Trump, des manifestants de la société civile propose leur to-do list au nouveau président

Après l’élection de Donald Trump, des manifestants de la société civile proposent au nouveau président une liste de choses à faire

Au troisième jour de la Conférence des Nations unies sur le climat, l’élection surprise du candidat-voyou Donald Trump, que la plupart des écologistes avaient refusé d’envisager sérieusement, est évidemment sur toutes les lèvres. Sur l’écran géant de la salle de briefing, une page Facebook affiche un dessin animé mettant en vedette Donald le Canard en train de découper à la scie la frontière entre le Canada et les États-Unis, avec un restaurant Tim Hortons en arrière-plan…

Pour tenter de remonter le moral des troupes, un délégué du RAC dit espérer que le président élu Trump sera peut-être plus modéré que le candidat Trump, qui affirmait en campagne que les changements climatiques sont une invention des Chinois; il promettait aux mineurs de charbon du Midwest de les remettre au travail. Promesse qui semble avoir porté ses fruits, puisque tous les états charbonniers (Wyoming, Virginie-Occidentale, Kentucky et Pennsylvanie) ont voté massivement pour Dr. Jekyll and Mr. Trump.

Un peu plus tard, conférence de presse des représentants du Climate Action Network United States (CAN-US), généralement assez courue, mais ce matin, la salle déborde de journalistes et d’observateurs. Première question d’une reporter de Thomson-Reuters : « Avec l’élection de Donald Trump, l’Accord de Paris est-il mort-né? »

Réponse du Dr. Alden Meyer, directeur des politiques de la Union for Concerned Scientists : « Il est clair que Donald Trump est aujourd’hui un des hommes les plus puissants de la planète, mais même lui ne peut pas changer les lois de la physique. » Sourires dans la salle.

Meyer poursuit : « Écoutez, l’Accord de Paris découle de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, signée lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 et ratifiée par 195 pays, dont les États-Unis. En théorie, ils peuvent s’en retirer, mais pas avant quatre ans. Pratiquement, ce sera difficile. Ils se retrouveraient seuls au milieu d’un consensus planétaire et ils ont beaucoup plus à gagner en participant à la transition vers une économie verte qui créera des millions d’emplois dans le monde. Une fois la poussière retombée, il est raisonnable de croire que le gouvernement américain et les entreprises ne voudront pas rater une chance historique de développer et d’exporter des technologies innovantes. Selon les derniers sondages d’opinion, près des deux tiers des Américains se disent préoccupés par les changements climatiques, et 59 % disent que leurs impacts ont commencé à se faire sentir. C’est un message clair que le nouveau président ne pourra pas ignorer. »

Pour Li Shuo, de Greenpeace Chine, « Quelle que soit l’attitude des États-Unis dans le dossier climatique, les autres pays continueront à agir, ne serait-ce que dans leur propre intérêt. La Chine entend poursuivre son travail sur le plan du climat, non pas pour des raisons de relations internationales ou de pressions diplomatiques, mais simplement à cause de véritables problèmes intérieurs comme la pollution de l’air et la sécurité alimentaire. »

À côté du militant chinois, Mariana Panuncio-Feldman, experte du climat au Fonds mondial pour la nature (WWF), se veut optimiste. « Nous avons bon espoir que les nations réunies à Marrakech vont demeurer concentrées sur le travail qui reste à faire. Dans les villes, dans les communautés, la dynamique engagée pour l’action climatique n’a jamais été aussi forte. »

« Nous ne risquerons pas une catastrophe climatique planétaire devant l’opposition d’un seul homme », conclut Mohamed Adow, de l’organisation Christian Aid.

Au briefing quotidien des militants du Réseau action climat international (CAN-I), Tina Johnson, directrice des politiques de CAN-US, demande à la salle de se lever, puis elle se rend au micro et l’invite à chanter : « Our movement, united, shall never be defeated ». Il y a de l’électricité dans l’air.

La réponse des militants de tous horizons semble être sans équivoque : certes, l’élection de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour la planète, mais elle ne fera pas couler les négociations climatiques.

En début d’après-midi, heure de Marrakech, déclaration convenue du premier ministre Justin Trudeau sur son site Web à propos de l’élection de Donald Trump. Il rappelle que « Les États-Unis sont notre allié le plus important et nous allons continuer à travailler avec eux sur les grands enjeux, comme nous l’avons fait dans le passé. »

Message repris textuellement quelques minutes plus tard, au briefing de l’équipe de négociateurs du gouvernement du Canada à la COP22. Louise Métivier, chef négociatrice, indique qu’il est « prématuré de conjecturer sur les impacts de l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington. Les États-Unis sont nos alliés les plus proches et puisque le système de gouvernement ne prévoit pas de période de transition, nous allons continuer à travailler avec nos collègues américains jusqu’au 20 janvier 2017, date d’entrée en fonction du nouveau président. »

À en croire les représentants canadiens à Marrakech, c’est « business as usual ».

Officiellement, en tout cas.

PS. Ce billet est une version légèrement plus longue du texte publié en libre opinion dans Le Devoir du 10 novembre.

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About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.