Météo extrême et changements climatiques : de plus en plus de preuves, mais…

Par Philippe Bélisle, délégation AQLPA à la COP22 et ex- journaliste à Radio-Canada

Les scientifiques sont maintenant persuadés que les changements climatiques sont responsables dans une large mesure de l’accroissement et de l’intensification des vagues de chaleurs, des cyclones et autres événements météorologiques extrêmes. Des quelque 80 études publiées sur le sujet entre 2011 et 2015, plus de la moitié le démontrent. Mais considérant les défis titanesques que posent les changements climatiques sur d’autres fronts, des scientifiques interrogés par l’AQLPA à Marrakech considèrent que la question est aujourd’hui devenue secondaire.

Marrakech, le 16 novembre 2016– À la fin des années 2000, j’ai animé des journées de formation en relations médias destinées aux météorologues du Centre de météorologie du Canada. Ces formations avaient pour objectif d’appuyer les météorologues dans la préparation d’entrevues avec les journalistes. C’était à l’époque du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Une des questions qui leur étaient souvent posées par la presse était de savoir si tel ou tel événement météorologique (pluie torrentielle, canicule, tornade, hiver anormalement doux, etc.) était relié aux changements climatiques.

Les météorologues étaient dans une situation délicate car non seulement le premier ministre canadien lui-même croyait que le réchauffement planétaire était un complot socialiste, mais son ministre d’État à la science et à la technologie, Gary Goodyear, était un créationniste!

Il faut dire aussi que beaucoup de journalistes ne faisaient pas la différence entre la météorologie et la climatologie, ce qui ajoutait à la confusion.

J’avais conseillé aux participants d’expliquer brièvement au recherchiste ou au journaliste, avant l’entrevue, ce qu’étaient un météorologue et un prévisionniste : un météorologue étudie l’atmosphère et ses interactions avec la Terre et les océans  et ses connaissance en mathématiques appliquées et en physique lui permettent de comprendre toute la gamme des phénomènes  atmosphériques, de la formation des cristaux de neige à celle d’un ouragan; certains météorologues sont aussi des prévisionnistes, qui analysent  des données et des modèles numériques de prévision du temps afin de préparer quotidiennement des bulletins météo.

Pour simplifier, les météorologues étudient le climat à brève échéance tandis que les climatologues travaillent sur une échelle allant de plusieurs dizaines à plusieurs millions d’années.

Après consultation avec la direction des communications d’Environnement Canada, voici, de mémoire, la réponse qui fut élaborée : « À Environnement Canada, nous reconnaissons le consensus scientifique international sur la réalité des changements climatiques. Bien que l’on ne puisse pas leur attribuer la responsabilité directe d’un événement météo ponctuel, nous pouvons dire que l’intensité et l’occurrence accrues de ce genre d’événement sont cohérentes avec les effets du réchauffement de l’atmosphère. »

Si le journaliste voulait approfondir la discussion, le météorologue avait instruction de le référer poliment à un collègue climatologue d’Environnement Canada.

Bien sûr, les journalistes restaient un peu sur leur faim. La réponse prudente donnait des munitions aux sceptiques, qui montaient en épingle cette incertitude scientifique.

 Les avancées de la recherche sur la détection-attribution

Les événements inhabituels ou extrêmes, relayés par les médias du monde entier, sont toujours d’un grand intérêt partout sur la planète parce qu’ils ont de terribles impacts sur la vie humaine et les infrastructures. Au cours des dernières années, les scientifiques ont cherché à mieux comprendre le lien de cause à effet entre les changements climatiques et la météo extrême, et à aller au-delà d’associations circonstancielles ou de présomptions logiques.

Mais jusqu’à très récemment, la plupart des scientifiques sont demeurés plutôt réservés sur cette question même si, à partir du milieu des années 2000, un nombre croissant d’études soumises à des comités de lecture ont apporté la preuve tangible d’une influence humaine dans l’augmentation des épisodes de chaleur extrême qui ont été observés au cours des dernières décennies sur l’ensemble de la planète et sur de vastes régions comme l’Europe.

À l’été 2012, des incendies de forêt ravageaient l’Ouest des États-Unis. C’est surtout celui du Waldo Canyon, dans le Colorado, qui retint l’attention, réduisant en cendres des centaines de foyers. D’autres gigantesques incendies firent également rage dans l’Utah, le Wyoming, le Nouveau-Mexique, le Montana et l’Arizona.

Derek Arndt, de la division chargée de la surveillance du climat à la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA), déclara à l’Associated Press (AP) : «À l’avenir, il faut s’attendre à des vagues de chaleur plus longues et plus intenses, comme celles que nous connaissons depuis quelques étés déjà. » L’agence de presse ajoutait : «Au moins 15 climatologues ont affirmé que cet été long et chaud outre-Atlantique est dans la logique des prévisions en matière de réchauffement mondial.»

Dans la foulée, le quotidien The Guardian, de Londres, interrogea de nombreux climatologues pour avoir leur opinion.  Certains événements météorologiques précis étaient-ils provoqués ou au moins exacerbés par le réchauffement climatique? Les connaissances scientifiques sur l’attribution – ou «empreinte anthropique» – de tels événements avaient-elles évolué?

La réponse la plus directe vint de la chercheuse Clare Goodess, de l’Unité de recherche sur le climat de l’Université d’East Anglia, dans l’Est de l’Angleterre.

« Malheureusement, dit-elle, je pense qu’il ne sera jamais possible d’affirmer de façon absolument sûre qu’un événement isolé est la conséquence (ou non) de l’activité humaine. Ce qui est envisageable, et a d’ailleurs été fait, c’est d’estimer dans quelle mesure l’activité humaine accroît le risque d’occurrence de tels phénomènes. Ainsi, il a été démontré que les activités humaines avaient plus que doublé le risque d’une canicule sur l’Europe comme celle qui s’est produite en 2003, mais qu’elles avaient aussi considérablement augmenté le risque d’inondations, comme celles qui ont touché l’Angleterre et le pays de Galles à l’automne 2000. »

L’attribution des changements climatiques est le domaine de recherche qui a permis d’arriver à la conclusion que l’activité humaine est responsable du dérèglement du climat. En France, le Centre national de recherche météorologique (CNRM) définit cette branche de la recherche comme « la mise en évidence statistique des changements en cours, et l’étude de leurs causes. Cette thématique occupe une place importante dans les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) , et dans sa conclusion que l’essentiel de l’accroissement observé sur la température moyenne globale est très probablement dû à l’augmentation observée des gaz à effet de serre anthropiques. »

Mais si la recherche climatique impliquant le seul facteur de température de l’atmosphère a induit chez les scientifiques une certitude qui pourrait ressembler au principe du « doute raisonnable » en droit criminel, attribuer des événements spécifiques au réchauffement climatique est une autre paire de manche.

Pour ce faire, les chercheurs utilisent des modèles numériques afin de créer un monde fictif dans lequel la révolution industrielle n’a jamais eu lieu. Dans ce monde, le climat n’est influencé que par les variations de l’activité solaire et volcanique.

Ensuite, ils évaluent les chances que tel ou tel événement extrême survienne dans le modèle fictif et les comparent avec un modèle qui représente le monde actuel, avec l’activité humaine et ses émissions de gaz è effet de serre. À l’étude comparative des modèles numériques s’ajoutent d’autres méthodes de recherche, comme l’analyse statistique des archives historiques.

Chaque événement extrême étant unique, il est virtuellement impossible de l’attribuer directement aux changements climatiques, en tous cas dans l’état actuel de la science. On parle ici davantage de probabilités. Un chercheur fait une analogie avec le corps humain. « C’est comme si votre système immunitaire est à plat, que vous attrapez une série de maladies et que vous demandez à votre médecin si telle ou telle maladie est directement reliée à l’affaiblissement de votre système immunitaire. »

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Moyenne des températures estivales sur l’hémisphère nord de 1951 à 1980. (Diapositive du Projet Réalité climatique de Al Gore)

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Moyenne des températures estivales sur l’hémisphère nord de 2000 à 2011.  Toute la courbe des températures s’est décalée vers le chaud. Source : Projet Réalité climatique d’Al Gore.

« Une question somme toute académique »

Cette semaine à Marrakech, l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui dépend des Nations Unies, rendait publique sa « Déclaration provisoire sur l’état du climat en 2016 ». La nouvelle du jour était le constat par l’OMM que la température du globe avait maintenant augmenté de 1,2 degrés Celsius par rapport à l’époque préindustrielle et que la concentration en dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère avait atteint 407 parties par million (ppm).

L’année 2016, a affirmé le Secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas, serait encore plus chaude que 2015, qui avait déjà battu un record.  Et il a ajouté ceci : « La fréquence des événements extrêmes a augmenté et cette tendance va s’accentuer au cours des prochaines années. Une centaine de pays planifient de renforcer leurs systèmes d’alerte précoce pour leur permettre de mieux se préparer aux phénomènes météorologiques extrêmes. »

Son collègue Maxx Dilley, directeur de la branche prévision et adaptation è l’OMM, une organisation qui dépend de l’Organisation des Nations Unies, est allé plus loin. Il a affirmé que le lien entre les phénomènes extrêmes et les changements climatiques est maintenant clair. « Des 79 études publiées entre 2011 et 2014, plus de la moitié ont démontré que les changements climatiques avaient contribué à un événement météorologique particulier d’une façon ou d’une autre. » Un point de vue que partage le Dr Heidi Cullen, Chef scientifique du Programme mondial d’attribution météorologique du Climate Central, une ONG basée à Princeton au New Jersey. « Le temps est révolu où on ne pouvait pas relier un événement météorologique isolé aux changements climatiques. Pour plusieurs phénomènes extrêmes, le lien est aujourd’hui fort », a-t-elle déclaré plus tôt cette année.

Interrogé par l’AQLPA à l’issue de la conférence de presse de l’OMM, M. Dilley a expliqué que « Des recherches sur l’attribution ont démontré que certaines vagues de chaleurs ont été jusqu’à 10 fois plus intenses qu’elles ne l’auraient été sans le réchauffement climatique (…) Pour moi, la capacité de déterminer précisément jusqu’à quel point tel ou tel événement est dû au réchauffement climatique, ce n’est pas aussi important que le message de la science fondamentale : le réchauffement climatique est en train de faire son œuvre et aura des conséquences sur l’occurrence et le comportement des événements extrêmes, particulièrement les vagues de chaleurs et la sécheresse; c’est l’idée maîtresse que la communauté internationale doit retenir pour pouvoir agir à long terme. Et si nous ne faisons rien pour réduire nos émissions, le fait de savoir si les événements extrêmes sont reliés aux changements climatiques sera une question académique. »

Météo extrêmes : des coûts astronomiques

Selon Germanwatch, une organisation vouée à la surveillance du climat, au cours des vingt dernières années, environ 11 000 événements extrêmes ont provoqué la mort de plus d’un demi-million de personnes et causé des dommages de 3 000 milliards de dollars. L’organisme publiait la semaine dernière à Marrakech le Global Climate Risk Index 2017. Selon ce rapport, les quatre pays les plus touchés l’an dernier ont été l’Inde, le Malawi, le Mozambique et l’île de la Dominique, dans les Antilles. Depuis vingt ans, les nations les plus dévastées ont été  le Honduras, la Birmanie, Haïti, le Nicaragua, les Philippines et le Bengladesh. Comme d’habitude, ce sont les pays les plus pauvres qui ont écopé.

Les pays figurant au haut de la liste de Germanwatch “traduit leur niveau d’exposition et de vulnérabilité aux événements extrêmes et est un signal d’alerte afin de mieux se préparer à un accroissement de ces événements dans l’avenir. »

Les impacts financiers et en vies humaines seront donc à la hausse. Les Nations Unies estiment que les coûts d’adaptation aux événements extrêmes augmenteront de 200 à 300% d’ici 2030, et de 400 à 500% d’ici 2050.

Ces chiffres sont importants dans les négociations à la COP22. Ils serviront à calculer la distribution des budgets d’aide en compensation aux pays les plus touchés dans le cadre du « mécanisme de pertes et préjudices », mis en place au Sommet sur le climat à Varsovie en 2013. Ces mécanismes font maintenant partie intégrante de l’Accord de Paris (article 8).

 Détecter et alerter pour mieux réagir

En 2016 seulement, les événements météo extrêmes ont provoqué le déplacement de plus de 19 millions de personnes en 2016, davantage que les conflits militaires, selon Omar Baddour, chef de la division du Programme mondial des données climatologiques et de surveillance du climat à l’OMM. Un bilan qui risque lui-aussi de s’alourdir au fur et à mesure que le réchauffement augmentera le nombre de « réfugiés climatiques dans les prochaines décennies.

« Même indépendamment des changements climatiques, il y a des nations qui n’arrivent même pas à faire face à des événements qui résultent de la variabilité naturelle du climat. Et si on rajoute le moindre petit quelque chose, ça ne fait qu’aggraver la situation », souligne le Dr Fatima Driouech, responsable du service des études climatiques au Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM) à Casablanca au Maroc, dans un entretien avec l’AQLPA.

Pour Mme Driouech, l’important est d’observer, de détecter, de prévoir et d’alerter grâce aux technologies de modélisation, de télédétection, de radar et de capteur-foudre, notamment. Le Maroc, dit-elle, a modernisé son système de détection qui compte aujourd’hui 200 stations, alors qu’il en comptait à peine une quarantaine il y a quelques années. « C’est en amont que nous pouvons aussi agir pour prévenir les décideurs et planifier pour sauver des vies ».

Son collègue Maxx Dilley est d’accord. Pendant que la recherche se poursuit pour mieux déterminer la probabilité, l’occurrence et l’intensité des événements extrêmes, les scientifiques sont aujourd’hui en mesure, grâce à l’expérience des dernières décennies, de prévoir avec précision les effets de certains événements comme El Niño et la Niña, des phénomènes océaniques à grande échelle du Pacifique équatorial, affectant le régime des vents, la température de la mer et les précipitations.

« Avec El Niño, nous pouvons mieux prévoir les sécheresses ou les pluies torrentielles dans certaines régions du monde, souligne M. Dilley. Il y a des signaux que nous avons réussi à capter et à comprendre dans le cadre d’un climat régional et qui nous permet de faire des prévisions assez justes. J’étais au Pérou en prévision de la dernière manifestation d’El Niño… Le gouvernement avait non seulement préparé des plans de réponse à El Niño avant même que le phénomène se fasse sentir  mais il avait déjà attribué les ressources nécessaires pour y faire face parce que le Pérou se trouve en plein centre de l’activité d’El Niño. »

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About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.