Author Archives: Alain Brunel

About Alain Brunel

Cofondateur de l’AQLPA en 1982, il a participé à la bataille contre les pluies acides pendant la décennie 80. Il a été consultant en France pendant 16 ans en hygiène, sécurité et conditions de travail, période pendant laquelle il a développé sa connaissance des enjeux environnementaux, économiques et sociaux pour les entreprises. Directeur climat énergie de l'AQLPA de 2013 à 2016, il a participé à la COP 19 à Varsovie, la COP 20 à Lima et à la COP 21 de Paris en tant que chef de la délégation AQLPA. Titulaire d’un DEA de sociologie de l’action organisée de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’une maîtrise de sociologie de l’université Paris X Nanterre, d’un baccalauréat en communication et d’un certificat en sciences de l’environnement de l’UQAM.

Ambition, transparence, cohérence – Les enjeux de la COP22 à Marrakech

Par Alain Brunel,  conseiller climat énergie, délégation AQLPA

Marrakech, Maroc, le 7 novembre 2016 –

Au sortir d’une période particulièrement difficile, l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) a tenu à envoyer pour une neuvième année consécutive une délégation à la 22e Conférence des parties (CdP ou en anglais COP 22) de Marrakech du 7 au 18 novembre. Philippe Bélisle, ancien journaliste de Radio-Canada, sans lien de parenté avec le président de l’AQLPA et moi-même, qui étions à la COP21 à Paris l’an dernier, sommes à Marrakech pour suivre les événements des deux prochaines semaines.

L’importance des enjeux des négociations climatiques n’est plus à démontrer. Et l’année écoulée a été fertile de bonnes nouvelles pour le régime des négociations climatiques internationales.  Contre toute attente, l’accord de Paris est entré en vigueur le 4 novembre dernier, en un temps record, moins d’un an après son adoption lors de la 21ème Conférence des Parties. Plus de 100 pays ont déjà ratifié l’accord. Il entrera donc en vigueur en 2020.

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La porte de la salle plénière Marrakesh sur le site de la COP22 à Marrakech

À Kigali, il y a un mois, les 196 Parties au Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone ont adopté un amendement prévoyant la réduction puis l’élimination des hydrofluorocarbures (HFC) d’ici 2047. Ce gaz, utilisé notamment dans les climatiseurs, a un potentiel de réchauffement planétaire 11 400 fois plus élevé que celui du dioxyde de carbone (CO2). Selon les experts, ce simple amendement au protocole de Montréal permettra d’éviter 0,5°Celsius de réchauffement global, mais bien après 2030.

Enfin, les 191 États membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), dont le siège est à Montréal, ont convenu début octobre de geler les émissions de gaz à effet de serre du transport aérien à partir de 2020 et de diminuer leurs émissions de 50% d’ici 2050 par rapport à celles de 2005, notamment par la mise en place d’un marché carbone couvrant tout le secteur. Le transport aérien est un secteur d’activités en forte croissance qui n’est pas couvert par l’accord de Paris. Il cumule aujourd’hui 2% du total des émissions mondiales de CO2, soit autant que le Canada.

La rencontre de Marrakech se déroulera sous le mot d’ordre de l’action.  Il reste en effet beaucoup de pain sur la planche pour infléchir la trajectoire des émissions qui continuent toujours à augmenter, bien que le rythme de croissance ralentit : en 2014, les émissions mondiales ont atteint 54,2 milliards de tonnes de CO2 équivalent (GtCO2 eq) selon l’Onu. Voici donc les principaux enjeux à surveiller pendant la Conférence de Marrakech.

Rehausser les ambitions

Les mesures d’atténuation annoncées par les États sont  à ce jour nettement insuffisantes pour ne serait-ce que respecter l’objectif stipulé dans l’accord de Paris de limiter la hausse de la température moyenne mondiale « bien en deçà de 2°C », sans même parler de la limiter à 1,5 °C. Selon les estimations d’un rapport tout chaud du Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE),  The Emissions Gap Report 2016, si les États se limitent aux mesures annoncées jusqu’ici, le réchauffement pourrait atteindre jusqu’à 3,4°C d’ici 2100. Et les mesures actuellement sur la table ne couvrent que le tiers du chemin pour limiter la hausse mondiale à moins de deux degrés.  Il est donc crucial de rehausser les ambitions avant 2020 et aussi avant 2030 afin de bénéficier des nombreux avantages d’une action anticipée, dont le simple fait de se donner une chance de limiter la hausse sous les deux degrés.  Un dialogue de facilitation est prévu en 2018 pour faire le point sur l’intensification des efforts avant l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris en 2020.  Beaucoup de travail technique reste à faire afin d’élaborer cette feuille de route et la délégation du Canada s’inquiète du fait que peu de séances techniques sont prévues à cet effet à Marrakech.

Objectifs de long terme

Des stratégies de long terme, c’est-à-dire pour 2050, doivent également être discutées à Marrakech.  Le contenu est vague pour l’instant, mais l’alignement sur les données de la science des derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne laisse guère de doute sur la destination et le chemin pour y arriver. Il passera par l’élimination totale des émissions, voire par des émissions dites négatives (retirer du carbone de l’atmosphère). L’accord de Paris était resté délibérément vague sur le sujet. Le Canada se joindra au Mexique et aux États-Unis pour faire une annonce sur ce point le 16 novembre.

La transparence : mesure, transmission, vérification

L’approche dite bottom up de l’accord, selon laquelle les pays doivent volontairement présenter leur plan national de réduction des émissions, impose de suivre une méthodologie rigoureuse pour mesurer de façon comparable les émissions de chaque pays et leur évolution dans le temps, afin également de pouvoir faire les nécessaires comparaisons internationales. De la transparence est requise. Deux enjeux subsidiaires : s’entendre sur des mécanismes de vérification externes et renforcer les capacités des pays en développement à piloter ce travail technique. Une journée complète sera consacrée le 8 novembre à cet important  enjeu.  Rendez-vous plus tard cette semaine.

Finance climatique

L’argent est toujours le nerf de la guerre. Une feuille de route pour trouver les moyens d’augmenter le financement climatique à 100 milliards $ US d’ici 2020, tel que stipulé dans l’AdP, doit également être établie à Marrakech. À quelque 67 milliards de financement public bilatéral et multilatéral comptabilisé aujourd’hui, on est encore loin du compte. D’autant que la tentation existe pour les pays contributeurs de recycler des fonds d’aide au développement en financement climatique.  Se pose également la question de la définition et des frontières de ce qui sera financé ou pas.

Quelle place pour l’adaptation?

De même, les pays en développement qui subissent déjà lourdement les impacts des changements climatiques souhaitent que le financement soit consacré de façon équitable entre adaptation et atténuation.  L’enjeu des pertes et préjudices reste également lancinant. Ici l’Accord de Paris exclut explicitement des financements provenant des pays riches pour compenser les pertes et préjudices déjà cumulés par les pays et populations vulnérables.  Mais des financements innovants, type taxe sur le transport aérien, pourraient y contribuer.

Quelle cohérence pour le Canada?

Comme à chaque COP, la délégation de l’AQLPA rendra compte des positions du Canada dans les négociations et, le cas échéant, celles du Québec dans ses participations à différents événements. Le Canada a franchement amélioré son image internationale depuis l’élection du gouvernement Trudeau. La ministre de l’Environnement et des changements climatiques, Catherine McKenna, a joué un rôle important l’an dernier dans le résultat des négociations de Paris. Mais le Canada de Justin Trudeau est aux prises avec une contradiction difficilement surmontable qu’il évite d’aborder publiquement: se faire le promoteur actif de l’augmentation de la production et de l’exportation des énergies fossiles canadiennes, tout en promettant de se conformer aux objectifs de l’Accord de Paris et de réduire les émissions de gaz à effet de serre de façon radicale.

L’AQLPA et la quarantaine de membres d’autres organisations non gouvernementales canadiennes présentes à Marrakech, se feront un devoir de le lui rappeler.

À Paris, un mondial de l’auto électrisé

Par Alain Brunel, conseiller climat énergie AQLPA

Quelque chose est-il en train de bouger chez les constructeurs automobiles?  Le mondial de l’auto qui s’est tenu à Paris du 1er au 16 octobre 2016 pourrait le laisser croire. Les SUV et autres 4×4 ont encore la cote pour l’instant. Mais difficile de ne pas voir qu’avec l’Accord de Paris sur le climat et les contraintes réglementaires sur les émissions polluantes, les grosses cylindrées deviennent anachroniques.  La course aux véhicules propres; hybrides, électriques, hydrogène, multifuel etc. est lancée, et quasiment tous les constructeurs s’y mettent. Hyundai décline ainsi avec la nouvelle Ioniq trois versions, hybride, hybride rechargeable et électrique du même véhicule. Une première mondiale en simultané.

Prise en flagrant délit de tricherie et confrontée de plein fouet aux limites de la quête de puissance sans polluer en brûlant du gasoil, même Volkswagen, longtemps dopée  au moteur diesel, annonce sa conversion écologique : la sortie de pas moins de 30 modèles hybrides et électriques est prévue autour de 2020.  Continue reading

Jour de la Terre 2016 : Récolte de bonnes nouvelles avec quelques bémols

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Réseau électrique métropolitain
Le jour de la Terre 2016 a été fertile en bonnes nouvelles. Enfin un lien ferroviaire électrique rapide entre l’aéroport et le centre-ville de Montréal !  On ne peut évidemment que se réjouir de la vision et de l’ambition du vaste projet de Réseau électrique métropolitain (REM) annoncé lors du jour de la Terre par la Caisse de dépôt et placement du Québec.  C’est un projet majeur et structurant pour toute la région de Montréal.  Il augmentera la fréquentation des transports collectifs et diminuera les émissions de polluants de l’air. Ne boudons pas notre plaisir.

Mais il y a des bémols : certaines stations du centre-ville ne viendront pas avec cette première phase; on ne connait rien de la tarification et la Caisse investit pour avoir des rendements. Est-on en train d’avaliser un système de transport collectif à 2 vitesses, à multi-opérateurs et multi-tarifs ? On peut aussi se demander pourquoi la solution proposée, qui a l’air si simple finalement, vient de la Caisse et non du ministère des Transports? Continue reading

Nouvelles du front climat énergie

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, Montréal, le 15 novembre 2015

À deux semaines du démarrage de la conférence de Paris sur le climat, le rythme s’est fortement accéléré ces derniers temps. La quantité d’informations et de rapports qui déboulent quotidiennement est impressionnante. Il est difficile de suivre tout ce qui se passe et de communiquer régulièrement sur toutes ces nouvelles cruciales pour notre avenir. En guise de rattrapage, voici des informations et analyses sur une série de sujets clés.

Nouveaux records de concentrations de gaz à effet de serre et de températures

Le Met office britannique a récemment annoncé que l’année 2015 verrait pour la première fois le réchauffement planétaire moyen dépasser les 1°C par rapport au niveau préindustriel. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) soulignait de son côté que les concentrations de dioxyde de carbone ont atteint en 2014 un nouveau record, une moyenne de 397,7 parties par million (ppm).  Au printemps boréal 2015, la barre des 400ppm de dioxyde de carbone – CO2 – a été franchie. L’OMM prévoit que ce seuil sera franchi en permanence en 2016. Le CO2 reste des centaines d’années dans l’atmosphère et encore plus longtemps dans les océans. Un tel niveau est sans précédent depuis le pliocène, une époque, il y a entre 2,6 et 5,3 millions d’années, où le niveau de la mer était de plusieurs mètres supérieur au niveau actuel. En 2014, la teneur moyenne de ce gaz dans l’atmosphère était de 143% supérieure à celle de l’ère préindustrielle. Le méthane  – CH4 – atmosphérique a également atteint un pic en 2014, une valeur 254% supérieure du niveau de l’époque préindustrielle; tandis que le protoxyde d’azote – N2O – avait une valeur 121% plus élevée.

« Le forçage radiatif, qui a pour effet de réchauffer le climat, s’est accru de 36% entre 1990 et 2014 en raison des gaz à effet de serre persistants ». Oui, augmentation de plus d’un tiers en seulement 24 ans!

Le secrétaire de l’OMM, Michel Jarraud s’alarme de ces hausses constantes qui agiront en retour en augmentant la vapeur d’eau dans l’atmosphère, autre puissant gaz à effet de serre. « C’est MAINTENANT qu’il faut agir pour réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre et pour qu’il nous reste une chance de contenir à un niveau raisonnable la hausse des températures. Les lois de la physique sont non négociables», a-t-il martelé.

Des effets déjà significatifs sur le climat

Des conséquences néfastes pour l’activité humaine sont déjà manifestes. Quelques exemples : après 5 ans de sécheresse extrême dans une grande partie de la Californie, le plus important État producteur de fruits et légumes des États-Unis ne disposait plus l’été dernier que d’un an de réserve en eau dans ses réservoirs. Cette année plusieurs milliers de personnes sont mortes de chaleur dans le sous-continent indien où le thermomètre a dépassé les 45°C et même atteint les 50° C en Inde! Dans l’autre hémisphère des Amériques, le Brésil a connu sa pire sécheresse en 80 ans. La déforestation de la forêt amazonienne accentue ici les dégâts climatiques. Dans le nord-est des États-Unis et dans les provinces maritimes, des précipitations neigeuses très importantes et récurrentes sont tombées l’hiver dernier, tandis que des inondations historiques ont frappé le Texas ce printemps. L’ouest canadien et américain a été littéralement carbonisé par le feu cet été, ce qui libère davantage de carbone. L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes est un des faits associés à la croissance des GES bien établis par la science.

S’agissant de la hausse du niveau de la mer, il devient évident que le dernier rapport 2013-14 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC,  a sous-estimé les conséquences du réchauffement global sur les calottes glaciaires. En Antarctique ouest, la plateforme glaciaire Larsen B s’amenuise rapidement et devrait être complètement désintégrée d’ici la fin de la décennie selon la NASA. Cette plateforme glaciaire disparue, les glaciers qu’elle retient en leur faisant barrage, glisseront dans l’océan plus vite et contribueront à accélérer la hausse du niveau de la mer. Mauvaise nouvelle aussi du côté de l’Antarctique est : le glacier Totten fond aussi. Il contient à lui seul assez de glace pour hausser le niveau de la mer de 3,5m, autant que les glaciers de l’Antarctique ouest. Il est plus sensible qu’on le croyait au réchauffement des océans en raison de la structure géologique sous-marine qu’il chevauche, laquelle permet aux eaux chaudes de l’océan de le gruger par en dessous sur une vase surface.

Les océans, qui absorbent 90% de la chaleur supplémentaire retenue par la terre en raison des GES, manifestent des réactions inattendues ou bien plus rapides que prévu. Ainsi en est-il du Blob du Pacifique du nord-est, une surface d’un million de km2 plus chaude d’environ 3° C que le reste de l’océan, apparue en 2013. Cette importante anomalie thermique, distincte de celle bien connue liée au phénomène El Niño, a pris les chercheurs par surprise. C’est la première fois que l’eau du Pacifique du nord-est atteint une telle température pendant une aussi longue période. Elle a des conséquences majeures sur tout l’écosystème marin de la région et est l’une des causes de l’intensité de la sécheresse dans l’ouest du continent.

Pendant ce temps, dans l’Atlantique du nord-est, c’est une anomalie thermique froide qui surgit, un Blob froid, avec même des records de froid comme on peut le voir sur le graphique suivant de la NOAA qui donne les relevés de température terre-océan de janvier à août 2015.

Figure 1 : Écarts de température à la moyenne terre-océans janv. à Août 2015 – Source NOAA

On remarque que les records de chaleur ont très été nombreux sur l’ensemble terre-mer. La plupart des terres et des océans de la planète ont connu des températures « plus  chaudes » ou « beaucoup plus chaudes que la moyenne » selon l’expression de l’Administration américaine de l’atmosphère et des océans (NOAA). L’est de l’Amérique du nord, et en particulier le Québec, est un des seuls endroits sur terre où la température moyenne de la première moitié de l’année a été plus froide que la moyenne habituelle. Mais surtout il y a eu un record de froid dans l’Atlantique nord-est. L’apparition de cette zone plus froide, observée en ce lieu depuis quelques années déjà, est cohérente avec le constat du ralentissement prévu du courant chaud du Gulf Stream dû à l’influx massif d’eaux de fonte froides et douces provenant des glaciers du Groenland. Plusieurs données confirment que ce ralentissement est en cours mais l’ampleur et la rapidité du phénomène surprennent les spécialistes.

Ces faits démontrent hors de tout doute que la situation climatique se dégrade bien plus vite que le dernier rapport du GIEC sur la physique du climat ne l’indiquait il y a seulement deux ans…

Rejet de Keystone XL : le climat d’abord

Dans ce contexte, le refus du président Obama d’autoriser la construction de l’oléoduc Keystone XL, un projet de TransCanada, est une excellente nouvelle pour le climat. Les gouvernements du Canada et du Québec devraient soupeser les arguments avancés par le secrétaire du département d’État John Kerry pour rejeter KXL. Son analyse est remarquable car elle met en avant de bons arguments économiques mais elle priorise l’argument écologique. « Le projet proposé aurait un impact marginal sur la sécurité énergétique des États-Unis. Le projet proposé ne contribuerait pas à diminuer le cout de l’énergie des Américains. Le projet proposé aurait à long terme une contribution marginale à l’économie. Le projet soulève une série d’inquiétudes quant à ses conséquences sur les collectivités locales, l’approvisionnement en eau et pour des sites du patrimoine culturel. Le projet proposé faciliterait le transport dans notre pays d’une source de pétrole particulièrement sale. »

« Mais le facteur critique de ma détermination a été celui-ci : autoriser ce projet saperait significativement notre aptitude à continuer de mener le monde à combattre les changements climatiques » (notre traduction).

On peut penser que si les États-Unis avaient besoin du pétrole d’Alberta, les considérations écologiques seraient écartées sans trop de scrupules. Mais quand on sait que plusieurs rapports récents d’institutions fédérales – voir cette synthèse de la maison blanche – ont souligné que les changements climatiques affectaient la sécurité nationale des États-Unis, il n’est pas étonnant que le combat contre les changements climatiques devienne lui-même un enjeu d’intérêt national.

Pression maximale sur Énergie Est

Le gouvernement du Québec pourrait reprendre quasiment intégralement cette analyse du département d’État en la transposant aux conséquences de l’oléoduc Énergie Est. La contribution du projet Énergie Est à la sécurité énergétique et à l’économie du Québec à long terme serait marginale. Des questions sérieuses se posent sur les conséquences pour les collectivités locales et l’approvisionnement en eau. Et Il serait bien difficile au gouvernement du Québec de prétendre être un leader dans la lutte aux changements climatiques – avec des objectifs relativement ambitieux de réduction d’ici 2030- s’il autorisait un projet ayant pour conséquence d’annuler entièrement sa cible de réduction (-37,5%) dès sa première année d’opération…

Les projets de pipeline pour sortir le pétrole bitumineux d’Alberta sont maintenant bloqués à l’ouest et au sud. Reste l’est. La pression sera donc maximale pour faire aboutir l’oléoduc Énergie est. D’entrée de jeu, le gouvernement du Québec a affiché un préjugé favorable à ce projet même s’il a posé 7 conditions à son acceptation. Malheureusement la condition posée par Québec relative aux émissions de GES consiste à n’étudier que les émissions locales et la lettre mandat du BAPE sur ce projet est à l’avenant.

Cela veut dire que Québec s’apprête à fermer sciemment les yeux sur les 180 millions de tonnes de CO2 eq associées au produit transporté qui seraient émises chaque année en amont et aval du tuyau. Ceci ne peut que saper sérieusement la crédibilité de sa position dans la lutte contre les changements climatiques alors même que les regards de tous ceux qui se préoccupent du climat sont maintenant tournés vers Énergie Est. Et comme TransCanada ne construira finalement pas de second port pétrolier au Québec, l’intérêt économique à long terme du projet est aussi fortement amoindri pour le Québec. L’émission La semaine verte de Radio-Canada nous apprend d’ailleurs que les assurances des agriculteurs comme le libre choix de leur culture seraient affectés par le passage de l’oléoduc sur leurs terres. Sous l’angle économique comme sous l’angle écologique le Québec a donc très peu à gagner et beaucoup à perdre en acceptant le projet Énergie Est.

Le « plan » libéral pour réduire les GES

L’élection du gouvernement Trudeau le 19 octobre a apporté un grand vent de fraîcheur à une politique canadienne devenue toxique sous Stephen Harper. Le « plan » libéral pour réduire les GES veut fixer une cible nationale de réduction élaborée en collaboration avec les provinces, soutenir la fixation d’un prix carbone dans toutes les provinces, mettre en œuvre un plan de réduction des GES crédible pour atteindre ses objectifs, notamment avec la création d’un Fonds pour une économie à faibles émissions carbone doté de 2 milliards$ pendant le mandat. La plateforme libérale prévoit aussi la suppression à moyen terme des subventions à la production d’énergie fossile. Des nouveautés intéressantes qui tranchent avec le passé.

Autres aspects intéressants du plan libéral, le soutien aux technologies vertes, l’émission d’obligations vertes par la nouvelle banque d’infrastructure du Canada et, une promesse chère à l’AQLPA, le resserrement des normes sur la qualité de l’air en collaboration avec les provinces; enfin le soutien à la rénovation écologiques des bâtiments industriels, commerciaux et résidentiels.

Mais l’un des premiers tests de la volonté du gouvernement Trudeau dans le domaine de la réduction des GES sera la révision du processus d’évaluation environnementale des projets d’oléoducs que les conservateurs ont sapé au point de détruire la crédibilité de l’Office national de l’énergie. Or la position de Justin Trudeau sur les oléoducs semble à géométrie variable : il est contre Northern Gateway d’Enbridge dans le nord de la Colombie-Britannique, mais favorable à l’expansion de l’oléoduc TransMountain de Kinder Morgan dans le sud de la Colombie Britannique, à condition que le processus d’évaluation soit révisé. Il soutient également le projet Énergie Est mais a signalé là aussi que le processus devait être révisé afin d’être crédible. Il s’est notamment engagé à ce que les évaluations environnementales tiennent compte des répercussions en amont des projets et « des émissions de gaz à effet de serre qu’ils généreront ».

Or, quelques jours avant l’élection, nous apprenions que l’un de ses directeurs adjoint de campagne libérale, le « bénévole » Dan Gagnier, agissait en même temps comme consultant de TransCanada. Il a même adressé un mémo à la compagnie pendant la campagne pour lui indiquer comment influer le processus décisionnel du futur gouvernement libéral afin de favoriser le projet Énergie Est… Dan Gagnier a démissionné et Justin Trudeau a pu limiter les dégâts. Heureusement pour lui, cette fausse note, qui montre les accointances de TransCanada avec le nouveau pouvoir, est survenue à la toute fin de la campagne.

Justin Trudeau veut à la fois réduire les GES du Canada et promouvoir la production des sables bitumineux qui a besoin de nouveaux oléoducs pour sa croissance. Ces objectifs sont antinomiques. Il devra choisir. Tout comme Québec qui se donne des objectifs de réduction ambitieux mais investit dans le même temps dans l’exploration pétrolière et dont la future politique énergétique risque fort d’encourager l’exploitation.

Une mobilisation en marche La population, elle, semble avoir déjà choisi. Un sondage commandité par le Réseau action climat (CAN-Rac) indiquait le printemps dernier que 61% des Canadiens (et 71% des Québécois) pensent qu’il est plus important de protéger le climat que de construire l’oléoduc Énergie est et de développer davantage les sables bitumineux. Plus de 100 groupes environnementaux, économiques et communautaires canadiens, dont l’AQLPA, ont écrit au nouveau gouvernement Trudeau pour lui demander de tenir ses promesses et de stopper, avant la conférence de Paris sur le climat, les processus actuels d’évaluation environnementale des projets de pipeline Énergie Est et TransMountain qui ne tiennent pas compte des impacts climatiques. Et ceci après que plus de 100 scientifiques renommés, dont un prix Nobel et 5 récipiendaires de l’Ordre du Canada, demandaient l’été dernier d’imposer un moratoire sur « le développement de nouveaux projets de sables bitumineux et des infrastructures qui leur sont associées » afin notamment de préserver le climat ». Au Québec, c’est plus de 160 groupes citoyens et environnementaux qui ont formé cet automne un Front commun pour la transition énergétique. L’AQLPA en fait bien évidemment partie.

La conférence des parties 21 (CdP21 ou COP21 en anglais) sur le climat de Paris sera l’occasion de nombreuses manifestations dans le monde où les gens démontreront qu’ils veulent de l’action en matière de climat et d’énergie. Il y en aura une à Ottawa. À Paris plus d’un million de personnes étaient attendues avant les tragiques événements du 13 novembre. On ne sait pas encore si cette manifestation pourra avoir lieu étant donné l’état d’urgence décrété à la suite des attentats. Mais au moment d’écrire ces lignes, la conférence, elle, est maintenue. Ceux qui sont prêts aux plus grands sacrifices pour défendre la vie ne peuvent que tenir tête devant les fanatiques de la mort et, au rendez-vous de l’histoire, redoubler d’ardeur pour aider à nous élever vers la grande transformation dont le monde a besoin. L’AQLPA sera sur place pendant toute la durée de la conférence et informera régulièrement ses membres et sympathisants des enjeux et du déroulement des négociations.

Laval 1, Énergie Est 0

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA.

huile dans l'eau

Bravo Laval ! Bravo à Marc Demers, maire de Laval et à son conseil municipal, qui s’oppose fermement au projet d’oléoduc d’Énergie Est de TransCanada! La troisième ville en importance du Québec a pris cette position courageuse dans le mémoire déposé dans le cadre des audiences de la Commission métropolitaine de Montréal sur le projet de pipeline Énergie Est. Rappelons qu’il est prévu que cet oléoduc, devant transporter 1,1 million de barils par jour, ait un embranchement qui traverserait le territoire de Laval à son extrémité est, destiné à alimenter la raffinerie Suncor de Montréal.

L’argumentaire de Laval est d’une logique et d’une efficacité redoutables et il est important que nos lecteurs en prennent connaissance.

Première préoccupation, l’eau : en cas de déversement du pipeline en période de crue, « la totalité des prises d’eau de la ville de Laval pourrait être affectée dans un intervalle de 8 à 12 heures ». (…)

« Ainsi, un déversement de pétrole dans la rivière des Outaouais pourrait priver d’eau l’ensemble des Lavallois pour une durée indéterminée. De surcroît, tout le système de traitement d’eau potable incluant le système de distribution pourrait être affecté si les eaux captées par les prises d’eau étaient contaminées aux hydrocarbures. Ce scénario est très envisageable dans le cas d’une fuite non détectée. Le nettoyage des infrastructures de traitement et de distribution d’eau potable pourrait alors être long, difficile et onéreux.»

Deuxième préoccupation, l’impact sur la biodiversité et la fragmentation du territoire. Le tracé prévu du pipeline traverserait des territoires zonés agricoles et d’autres d’une grande richesse du point de vue de la biodiversité, notamment l’archipel du Mitan dans la rivière des Prairies, une réserve naturelle protégée. Un déversement porterait un coup fatal à des espèces en voie de disparition au Canada, comme la Carmantine d’Amérique ou le chevalier cuivré. Or l’étude de dispersion des contaminants en cas de fuite n’est même pas disponible.

Troisième préoccupation, l’absence d’information sur la manière dont l’oléoduc traverserait la rivière des Outaouais et les affluents de la rivière des Milles Iles. La société TransCanada « ne semble pas vouloir segmenter chaque passage d’un cours d’eau à l’aide de vannes par exemple ». « La ville de Laval juge l’ensemble de cette situation extrêmement préoccupante étant donné que la rivière des Outaouais est le tributaire des sources d’eau brute de la ville. »

Quatrième préoccupation : Laval comptabilise ses gaz à effet de serre et s’est engagé à produire un plan d’action pour la réduction des GES, elle est impliquée dans des réseaux pour ce faire et elle s’inquiète des impacts des changements climatiques pour sa collectivité. Or les émissions amont associées au pétrole transporté par Énergie Est s’élèveraient de 30 à 32 millions de tonnes par année, soit 15 fois plus que les émissions de GES annuelles de l’ensemble du territoire lavallois.

Cinquième préoccupation, les mesures de sécurité de la compagnie. Le mémoire de Laval rappelle que plusieurs incidents récents justifient l’inquiétude des citoyens quant à l’efficacité de ces mesures :

  • La détection des fuites à l’aide des outils technologiques les plus modernes –tant vantés par TransCanada – n’a pas fonctionné lors de deux accidents récents (oléoduc Pegasus d’Exxon à Mayflower en Arkansas en 2013; oléoduc de Nexen à Fort McMurray en Alberta en 2015)
  • La distance importante entre les vannes d’isolement (29km) fait qu’en 16 minutes quelque 5 000 barils ou 750 000 litres ont pu s’échapper dans l’environnement à Mayflower. La même distance est prévue pour Énergie Est.
  • Les temps de réaction sont aléatoires. Le déversement de 20 000 barils de l’oléoduc 6b d’Enbridge dans la rivière Kalamazoo à Marshall au Michigan en 2010 a été causé par un temps de réaction très long (17 heures) et à la négligence d’Enbridge qui n’avait pas tenu compte des signaux d’alarme préalables attestant du mauvais état du pipeline.

Laval constate donc à partir de l’analyse des accidents survenus antérieurement que les compagnies sous-estiment les conséquences des « pires cas » :

  • « sous-estimation du délai d’arrêt d’urgence et des performances antérieures;
  • sous-estimation des fréquences des incidents et des bilans de sécurité antérieurs;
  • absence de souci des défaillances possibles de l’équipement;
  • culture d’entreprise présumant que les opérateurs ne font pas d’erreurs
  • en cas de sinistre, peu de différenciation des effets entre les types de pétrole : dilbit, pétroles conventionnels ou synthétique et pétrole de schiste. »

Étant donné que Laval « ne peut garantir la sécurité de ces citoyens et la protection de l’environnement sur son territoire » la ville ne peut donc que s’objecter à la réalisation du projet oléoduc Énergie Est. Enfin, la ville souligne aussi que le projet ne permet pas de réduire la dépendance énergétique aux combustibles fossiles, ne réduit pas les émissions de GES et n’aura pas d’impact positif sur la qualité de l’air, objectifs qu’elle fait siens.

Ce mémoire est implacable pour TransCanada. Résultat : Laval 1, Énergie Est 0.

Pas de réduction sérieuse des émissions de GES au Canada sans limites sur les sables bitumineux

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, le 10 avril 2015

Une étude solide de Greenpeace et Environmental Defence, intitulée « Le Canada s’enlise « , publiée le 9 avril 2015, démontre de façon extrêmement convaincante à partir de données gouvernementales, qu’il sera impossible pour le Canada de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre (GES) à la hauteur requise par la science sans limiter l’extraction du pétrole bitumineux. Cette étude est indépendante et complémentaire à celle que l’AQLPA a réalisée récemment portant sur les volumes de GES associés, en amont et en aval, au pétrole qui transiterait dans les nouveaux oléoducs actuellement projetés au Canada. C’est la preuve par deux que si nous sommes sérieux dans notre volonté de réduire les GES, il nous faut absolument stopper la croissance de l’extraction du pétrole bitumineux. Et les paramètres de l’équation de Kaya viennent aussi nous le démontrer. En voici les éléments de preuve. Continue reading

Objectif climat Terre vivante : zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici la fin du siècle!

Par Alain Brunel, Directeur climat énergie, avec la collaboration de Marc Lebel  

France leader Hollande in Canada for state visit
Source photo : Le figaro

L’image était belle dimanche 2 novembre à Banff devant les Rocheuses. Le président de la France, côte à côte avec un Stephen Harper ravi, en communion devant un panorama spectaculaire de l’Alberta; avant d’entonner de concert l’hymne aux richesses de la province que les entreprises françaises sont bien placées pour exploiter – et où la pétrolière Total a investi massivement. Malaise chez les écologistes français et fâcheuse coïncidence : le jour même où François Hollande atterrissait pour une première visite historique d’un président français dans la province canadienne de l’or noir, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rendait public le résumé final des trois rapports des groupes de travail sur la physique du climat, les impacts des changements climatiques et les moyens de réduire les gaz à effet de serre (GES). Continue reading

L’Isle Verte, Lac-Mégantic et la Terre-mère

Le feu déchaîné, la voie du chaos

Par Alain Brunel, directeur climat-énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

À L’Isle-Verte, le curé Frigon a demandé de chercher le sens de cette tragédie qui a frappé les anciens les plus fragiles. Une telle quête de sens s’inspire forcément de la sensibilité, de l’expérience et des dispositions de chacun. Je ne connaissais personne à la résidence de L’Isle-Verte. Mais je voudrais néanmoins tenter de répondre à cet appel en faisant un parallèle avec l’horreur de Lac-Mégantic, – où c’est surtout la jeunesse qui a été fauchée – et en remettant ces événements dans la perspective d’un autre feu qui couve avec la combustion croissante des énergies fossiles.

Tant à L’Isle-Verte qu’à Lac-Mégantic, le feu a pu se déchaîner par suite d’un laxisme législatif, réglementaire et organisationnel. Ici pas de gicleurs, – alors que leur efficacité est connue depuis des décennies – et là un train de pétrole mal identifié dans des wagons trop fragiles, abandonné sans surveillance sur une voie en pente qui aboutissait en plein centre-ville… Dans les deux cas, on peut parler de réglementations insuffisantes, de procédures inadéquates, de manque de moyens, et surtout d’une forme de déni de croire que le pire pouvait arriver. Un jour ou l’autre, le principe de réalité dessille les yeux des aveugles volontaires. Continue reading