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About Philippe Bélisle

Philippe Bélisle (aucun lien de parenté avec le président de l’AQLPA) a été journaliste à Radio-Canada, TV-5 et RDI pendant près de 20 ans; il a ensuite œuvré au sein de plusieurs cabinets de relations publiques avant de fonder sa propre firme conseil en communication. Philippe a également collaboré pendant plusieurs années avec l’AQLPA à titre de membre du conseil d’administration et de conseiller en communication. Il a enseigné la communication à l’Université de Montréal, l’École nationale d’administration publique, l’Université du Québec à Montréal. Philippe est chargé de cours à l’Université de Sherbrooke, où il donne une formation en relations avec les médias.

Changements climatiques : un déficit de communication

Par Philippe Bélisle, membres de la délégation AQLPA à la COP22 à Marrakech

et ex-journaliste à Radio-Canada

 Les négociations internationales sur le climat sont probablement les plus complexes jamais entreprises dans l’histoire humaine. Partout à travers le monde, les citoyens sont appelés à participer à la révolution verte qui transformera leurs mode de vie. Depuis le début de la COP22, on parle beaucoup de responsabilisation et de capacité d’agir (empowerment) des populations afin qu’elles acquièrent des outils à la fois pour comprendre les enjeux des changements climatiques dans leur environnement immédiat et pour agir concrètement. Mais les milliers de scientifiques, de journalistes et de politiques présents à la COP22 jouent-ils bien  leur rôle?

 Marrakech, le 16 novembre 2016 – Pour le commun des mortels, les changements climatiques ont été, depuis le début, une histoire de catastrophe et d’apocalypse. Les scientifiques, relayés par les médias, ont cru qu’en parlant de la hausse du niveau de la mer, de la fonte des glaciers et de la disparition des ours polaires, nous allions changer nos comportements. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est produit.

« Les changements climatiques représentent le plus grand échec de l’histoire de la communication scientifique », affirme le psychologue norvégien Per Espen Stockness dans un ouvrage publié l’an dernier.  Pour lui, ce discours anxiogène a créé un sentiment de distance et d’impuissance chez la plupart des gens et il faut adopter un nouveau cadrage, un nouveau message pour amener les citoyens à passer à l’action.

Dans son livre intitulé : « Ce à quoi nous pensons quand nous tentons de ne pas penser aux changements climatiques, vers une nouvelle psychologie de l’action climatique », Stockness suggère d’écrire une nouvelle histoire, un argumentaire plus convivial et plus inspirant pour créer cette étincelle qui amènera les populations à agir concrètement, dans leur environnement immédiat.

Car là se trouve le paradoxe. Alors que 64% des Américains considèrent aujourd’hui les changements climatiques comme un problème « assez sérieux » ou « très sérieux » selon un sondage Gallup réalisé début 2016, les ventes de véhicules utilitaires sport (VUS) et de multisegment plus énergivores ont encore augmenté l’an dernier de 15% par rapport à 2014. La situation est sensiblement la même au Canada. Les Baby boomers et les « milléniaux » en sont les plus friands, ceux-là mêmes qui devraient être en première ligne pour combattre le dérèglement du climat.

Bref, on répète à satiété : « Agissez maintenant, ou vous brûlerez tous dans l’enfer du climat! » Une approche qui a fait long feu.

« Il y a clairement un déficit de communication dans le dossier climatique », soutient Gregg Walker, professeur de communication à l’Université d’État de l’Orégon. Walker animait il y a quelques jours à la COP22 un atelier très à propos sur l’importance des aspects humains et culturels dans la compréhension des changements climatiques et le passage à l’action. Il en est à sa quinzième COP et constate que le citoyen est dépourvu de balises qui lui permettraient de s’identifier aux problèmes et surtout aux solutions.

« Comment aborder la question des changements climatiques avec un habitant du Texas qui roule en gros 4X4 et qui ne voit pas dans son environnement immédiat les impacts du réchauffement planétaire? Comment donner des outils à des villageois d’Amérique centrale ou d’Afrique sub-saharienne et des solutions simples et immédiates qui améliorent leur qualité de vie? Bien sûr, de nombreux groupes écologistes et ONG font le travail, mais très peu de médias se donnent la peine d’en parler », constate M. Walker.

Schéma simplifié et clair des interactions entre la chaleur, le carbone et l'eau, les trois principaux moteurs du climat global. Une illustration de la complexité du système climatique et de la difficulté à vulgariser sa dynamique. Source : Secrétariat du Global Climate Observation System (GCOS)

Schéma relativement clair des interactions entre la chaleur, le carbone et l’eau, les trois principaux moteurs du climat global. Une illustration de la complexité du système climatique et de la difficulté pour les médias à en vulgariser sa dynamique. Source : Secrétariat du Global Climate Observation System (GCOS)

Les journalistes manquent de formation

L’Accord de Paris fait la promotion de l’ « Action pour la responsabilisation climatique » (Action for Climate Empowerment), soutenu entre autres par l’éducation, la formation, la sensibilisation du public et l’accès à l’information. L’idée est que les changements profonds de demain ne pourront survenir que grâce à une approche de bas en haut,  bottom-up, initiée par les citoyens et les communautés. Autrement dit, l’action climatique présuppose que les citoyens soient bien informés et aient des outils non seulement pour comprendre, mais aussi pour agir.

Ce qui pose la question du travail des médias, débattue dans quelques forums pendant la COP22. Pas plus tard qu’hier, dans la grande allée où se pressent les dizaines de milliers de participants, un journaliste allemand se plaignait que cette COP22 est plutôt terne parce qu’il n’y a pas de drame (There is no drama). La semaine dernière, la Haute autorité française de la communication audiovisuelle réunissait des journalistes, conférenciers et experts en communication pour discuter du rôle des médias dans la couverture du dossier climat. Plusieurs intervenants ont cité la « fatigue climatique », soit la répétition ad nauseam des mêmes messages négatifs sur les impacts du réchauffement, comme facteur de désengagement des citoyens.

Le manque de formation des journalistes en sciences de l’environnement a aussi été souligné. Le Marocain Nizar Baraka, président du comité scientifique de la COP22, a appelé les médias à « changer leur paradigme et leurs pratiques quotidiennes afin de clarifier et de simplifier cette nouvelle logique pour les citoyens et relayer les expériences et innovations réussies rendues possibles grâce à des alternatives réelles pour la lutte contre le réchauffement climatique».

Bien sûr, depuis le début de la COP22, à peu près tous les grands médias internationaux se sont rendus dans le Sud du Maroc pour visiter la plus grande centrale solaire au monde, située à Ouarzazate, aux portes du désert, dans un décor à couper le souffle. Pendant ce temps à Marrakech, la Compagnie des eaux récupère quotidiennement le méthane de 100 000 mètres cubes d’eaux usées pour le transformer et l’utiliser pour l’éclairage public. Personne n’en parle, pas plus que des projets d’agroécologie ou de tourisme durable en zone rurale… Des sujets plus compliqués non moins pertinents.

Les scientifiques se parlent entre eux

À la décharge des journalistes, la grande majorité des conférences et autres événements quotidiens à la COP sont très techniques et destinés à un public averti. On a l’impression que les chercheurs prennent un malin plaisir à parler dans une langue incompréhensible et à présenter des graphiques et des tartes aussi chargés qu’un âne qui croule sous une cargaison de figues dans les rues de Marrakech. J’avoue humblement que je ne voudrais pas être journaliste télé pour un grand réseau à la COP22. Comment résumer en moins de deux minutes une journée où le centre de presse est littéralement inondé de centaines de communiqués, invitations, manifestations, débats et conférence sur un nombre astronomique de sujets, sans oublier les négociations elles-mêmes, dont le degré de technicalité est appréhendé par un nombre très restreint d’observateurs?

Le professeur Walker, de l’Université de l’Orégon, raconte une anecdote. « Il y a quelques années, j’avais proposé au doyen un cours de communication scientifique, destiné aux étudiants à la maîtrise et au doctorat provenant de plusieurs disciplines. Le cours marchait bien, j’avais d’excellentes évaluations, puis, du jour au lendemain, le cours a été abandonné sans même m’avoir consulté. L’Université avait d’autres priorités. » Pour lui, les chercheurs doivent améliorer leur façon de communiquer. Signe des temps,  le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) s’apprête à engager une firme mondiale de communication pour la sortie de son prochain rapport en 2018.

Les politiciens esquivent

« Nous avons échoué à communiquer avec notre peuple au sujet des changements climatiques et nous devons faire mieux », déclarait devant la presse internationale le premier ministre du Kenya,  Raila Odinga, en 2010. Le dirigeant africain commentait les résultats d’une étude démontrant que les habitants des pays les plus pauvres du continent étaient les moins bien informés sur les changements climatiques. Rien ne prouve que la situation ait changé depuis.

Contrairement aux journalistes, les politiciens ont tendance à voir les changements climatiques à travers des lunettes roses et éviter les déclarations qui pourraient mettre en péril leur réélection. Les citoyens américains vivent dans un système politique où les perceptions et les convictions sont profondément ancrées dans la partisannerie.   Dans le dossier du climat, les Républicains sont les champions des déclarations à la fois farfelues et inquiétantes comme celles de Marco Rubio (Républicain, Floride) en 2013 : « Le gouvernement ne peut pas changer la météo. Il peut faire adopter des lois qui vont détruire notre économie mais cela ne changera rien à la météo », Herman Cain (Républicain, Georgie) en 2009 : « Ces histoires de changements climatiques ne sont que des balivernes! », ou encore Michelle Bachmann (Républicaine, Minnesota) en 2009 : « La science montre clairement que l’activité humaine n’est pas la cause des changements climatique, c’est la nature, avec les tempêtes solaires. »

On le voit, la communication sur les changements climatiques a une côte à remonter. Il faut la rendre honnête, accessible, humaine, et, pourquoi pas, amusante? Car ce sont nos enfants qui seront les protagonistes de la révolution verte. D’ailleurs, les changements climatiques sont maintenant inclus dans les cours de sciences d’au moins une quinzaine d’États américains en vertu des nouvelles lignes directrice de l’enseignement des sciences, ce qui est une bonne nouvelle. Mais moins bonne nouvelle, selon un sondage du National Center for Science Education de février 2016, 30% des profs attribuent la responsabilité des changements climatiques à des causes naturelles…