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Le défi de la mesure des émissions globales

Alain Brunel, délégation de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) à la COP22

Marrakech le 15 novembre 2016 – Un des enjeux des négociations climatiques les plus sous-estimés par le public, les médias et les Parties elles-mêmes, est celui de la mesure, de la transmission et de la vérification des données relatives aux émissions et atténuations de gaz à effet de serre (connu sous le sigle MRV en anglais, Measurement, Reporting, Verification), contenu dans l’article 6 de l’Accord de Paris. Cet article est particulièrement important puisque tous les pays devront se doter d’outils communs de mesure, de transmission et de vérification des émissions, qui seront seront un gage de crédibilité et de confiance pour la mise en œuvre de l’Accord. Autrement dit, tous devront jouer selon les mêmes règles. Car actuellement, on ne connaît pas avec exactitude le volume des émissions produites par chaque pays.

Il semble que les incertitudes entourant la quantification des émissions ont tendance à s’accroître au fur et à mesure que la part des émissions des pays émergents augmente.  La plage d’incertitude des émissions de la Chine, par exemple, le premier pollueur mondial, est plus importante que celle des États-Unis.

Rappelons-le, l’Accord de Paris sur le climat, que plus de 100 pays ont déjà ratifié et qui entrera en vigueur en 2020, a pour objectif de parvenir à contenir la hausse moyenne des températures globales « nettement en dessous de 2°C » par rapport aux niveaux préindustriels tout « en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveau préindustriels. » En vue d’atteindre cet objectif, l’article 4 de l’Accord stipule que les Parties doivent opérer des réductions d’émissions de gaz à effet de serre rapidement, « conformément aux meilleures données scientifiques disponibles de façon à parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle sur la base de l’équité et dans le contexte du développement durable et de la lutte contre la pauvreté.»

Autrement dit, d’ici une quarantaine d’années, l’humanité ne doit plus rajouter de carbone au cycle biogéochimique naturel de cet élément, alors même que 80% de l’énergie consommée dans le monde provient de la combustion des énergies fossiles ! C’est d’une véritable mutation mondiale dont on parle ici, qu’il faudra réaliser en deux générations…

Évolution des flux de dioxyde de carbone depuis 1880 entre les sources d’émissions provenant des combustibles fossiles, de l’industrie et des changements d’usage des terres; et les puits d’absorption terrestres et océaniques plus l’accumulation dans l’atmosphère.

Évolution des flux de dioxyde de carbone depuis 1880 entre les sources d’émissions provenant des combustibles fossiles, de l’industrie et des changements d’usage des terres; et les puits d’absorption terrestres et océaniques plus l’accumulation dans l’atmosphère.

L’accord étant basé sur une approche non contraignante dite bottom up et sur des contributions volontaires de réduction des GES déterminées au niveau national, il implique que les Parties communiquent avec transparence sur leurs émissions et leurs dispositifs d’atténuation selon des méthodologies éprouvées et comparables et qu’ils les mettent effectivement en œuvre. Un système planétaire fiable, transparent et indépendant de mesure et de vérification des émissions de gaz à effet de serre anthropique doit donc être organisé, accompagné du renforcement des capacités et du soutien technique nécessaire pour aider les pays en développement les moins outillés sur ce plan.

Lors de la première semaine de cette 22ème Conférence des Parties (CdP) à la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC), un jour entier, le Earth Information Day, a été consacré à cette question qui recouvre un domaine bien plus vaste encore que celui des seules émissions et absorptions d’origine anthropique. En fait, il s’agit d’évaluer les sources et les puits de carbone, tant humains que naturels, dans leur amplitude et leur étendue et ce, dans la durée, pour avoir une idée relativement juste des rétroactions en cours dans le système climatique et de l’efficacité de nos actions d’atténuation.  Rien de moins.

La co-présidente du GIEC, Mme Valérie Masson-Delmotte, a souligné la semaine dernière, dans un entretien accordé à l’AQLPA,  les besoins en recherche fondamentale relatifs au manque de connaissance des systèmes naturels, notamment les effets du réchauffement sur les océans et les courants marins, qui jouent un rôle fondamental pour le climat ; et les effets sur le pergélisol, dont la fonte pourrait avoir pour conséquence d’amplifier dramatiquement le réchauffement. Il subsiste en effet de grandes incertitudes sur les volumes de méthane et de carbone que le dégel du pergélisol va ajouter aux gaz à effet de serre d’origine humaine.

Une organisation internationale s’est structurée à cet effet : le Global Climate Observation System (GCOS) est chargé de coordonner les informations provenant de dizaines de centres de recherches qui travaillent sur les multiples aspects du problème.  Au niveau politique, la communauté internationale se concentre en effet sur un seul indicateur, celui de la température moyenne planétaire. Mais au cours du Earth Information Day, plusieurs chercheurs ont souligné la nécessité d’examiner d’autres indicateurs tout aussi importants pour sonder la santé et l’évolution du système planétaire tels que : l’acidification, le réchauffement et la désoxygénation des océans, le niveau des mers, les concentrations de dioxyde de carbone (CO2 ) dans l’atmosphère mais aussi de méthane (CH4), le déséquilibre entre les flux d’énergie captés sur Terre par rapport à ceux qui sont réfléchis dans l’espace, le changement d’usage des terres et l’état des forêts etc.

Le recueil de ces données, tout comme la vérification des émissions des pays, nécessite des moyens importants, tels que des satellites d’observation spatiale permettant de faire des analyses dites de modélisation inversée, (top down) et de les croiser avec les observations sur le terrain (bottom up).  Il est ainsi possible de distinguer les flux naturels de CO2 de ceux d’origine humaine et de tracer les émissions provenant de sources fixes telles que des centrales thermiques en identifiant la signature de l’isotope de carbone des sources humaines. Mais pour ce faire, il faut accroître la densité et la résolution spatiale des mesures de concentration du CO2.

Le programme européen Copernicus d’observation de la Terre prévoit rendre opérationnel un premier satellite d’observation à cet effet d’ici 2025. Il reste donc encore beaucoup à faire pour en arriver à un système international fiable et efficace de mesure, transmission et vérification.  On sait que les États-Unis ont joué un rôle important dans ce secteur. Or, si l’on se fie à l’expérience canadienne sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, les budgets de la recherche étatsunienne risquent d’être les premiers à écoper du programme rétrograde de Donald Trump en matière de climat et d’environnement.  Heureusement, le monde entier est en marche vers la décarbonation.

Océans : acidification et désoxygénation en cours

Par Alain Brunel, chef de la délégation AQLPA à Varsovie

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Il faut insister sur le fait que l’enjeu de la réduction des gaz à effet de serre (GES) ne concerne pas que des intérêts nationaux ou transnationaux, mais aussi l’ensemble du monde vivant de la planète. Le déséquilibre du cycle biogéochimique du carbone affecte les écosystèmes à un rythme extrêmement rapide d’un point de vue écologique. Les océans, source de toute vie, sont en première ligne. Ils produisent 50% de l’oxygène que nous respirons. Ils jouent un rôle majeur dans l’équilibre climatique. Mais les changements en cours vont affaiblir leur effet protecteur.

De 1971 à 2010, les océans ont absorbé 90% de la chaleur en surplus retenue dans l’atmosphère par les GES. Les océans sont un formidable puits de carbone opérant par des processus physiques, chimiques et biologiques. Ils absorbent à ce jour 50% du dioxyde de carbone émis en surplus dans l’atmosphère. Conséquence : les océans sont aujourd’hui 26% plus acides qu’avant l’industrialisation. Les perspectives du scénario laisser-faire montrent que l’acidité pourrait encore augmenter de 100 à 170%. Les espèces les plus menacées par cette augmentation de l’acidité sont les mollusques, les crustacés et les coraux. Or, selon Lauren Linsmayer, de la Scripps Institution of Oceanography, qui a fait une présentation à Varsovie, les effets néfastes de l’acidification sont déjà perceptibles chez certaines espèces telles que les ptéropodes dans l’océan austral dont les coquilles se dissolvent. La production d’huîtres au nord-ouest du Pacifique est déjà affectée. Continue reading