Forêts, carbone et climat : le dispositif REDD +

Par Simon Côté, Coordonnateur de Arbre Évolution et membre de la délégation de l’AQLPA à la COP21, Paris le 7 décembre 2015

Ça y est, l’équipe d’Arbre-Évolution est en sol parisien afin de prendre part aux événements de la Conférence cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) dite COP21 de Paris. Nous sommes très heureux de participer à cette ébullition politique et sociale. L’esprit de collaboration et de partenariat dans lequel nous accomplirons cette mission européenne pour le climat, notamment avec l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) et le Collectif de la Société Civile Québécoise regroupant plus de 25 organisations, est, à notre avis, ce qui représente le mieux nos objectifs pour la COP21. Cet esprit de synergie est également l’élément fondateur qui représente à nos yeux la meilleure façon de bâtir ensemble la société de demain.

En tant que coordonnateur de cette belle organisation de reboisement socio-environnemental qu’est Arbre-Évolution, j’aurai la tâche de couvrir le processus de la REDD+ (Réduction des Émissions liées à la Déforestation et la Dégradation des forêts), un volet des négociations de la COP21 qui démontre de grandes ambitions pour la gestion des stocks de carbone forestier à travers le globe.

Parlons REDD+

D’entrée de jeu, signalons que la REDD+ est un protocole d’entente ayant déjà été ratifié par 47 pays dont 18 en Afrique, 18 en Amérique centrale et 11 en Asie. Ces nations du « sud » seront appelées à devenir les principaux acteurs de l’enjeu de la lutte contre la déforestation et la dégradation des forêts qui occupe à lui seul jusqu’à 20% des émissions totales de GES de la planète selon le Forest Carbon Partnership Facilities (FCPF), organe administratif de la REDD+[1].

La structure actuelle de ce protocole permet à des pays en voie de développement de souscrire à un fond de mise en œuvre, le « Readiness Fund », afin d’enclencher un processus d’évaluation, d’inventorisation et éventuellement de protection des stocks de carbone contenu dans les forêts nationales. Les capitaux du « Readiness Fund » sont principalement  fournis par les pays du nord comme l’Allemagne, la Norvège, l’Angleterre et…le Canada !

En effet, le Canada a contribué à une hauteur de 40 millions de dollars en 2011[2] afin de participer à l’effort collectif des pays dits développés pour soutenir des solutions forestières à la lutte aux changements climatique dans les pays dits défavorisés (REDD+). Par solutions forestières, la REDD+ entend davantage les aspects de conservation et d’aménagement durable que de reboisement. [3]

Lorsqu’un pays souscrit à la REDD+ et demande par conséquent l’aide du « Readiness Fund », il doit d’abord développer une très complexe analyse de ses stocks de carbone forestier tout en intégrant les doléances des secteurs de l’industrie privée (forestières, minières, etc…) et ceux des communautés citoyennes et des peuples autochtones. Arrimer de façon juste l’éventail des nombreuses réalités socio-économiques et culturelles afin d’appliquer des mesures concrètes de protection du carbone forestier est une tâche extrêmement ardue. Et c’est ce qui explique en parti que depuis l’entrée en vigueur de la REDD+ en 2007, seuls quatre pays ont réussi à faire une percée sur des marchés de carbone bilatéraux et vendre des crédits. [4]

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Les apatrides du climat

Par Philippe Bélisle,  membre de la délégation AQLPA à la COP21, Paris le 5 décembre 2015

« Les choses mal nommées n’existent pas », déclarait cette semaine Nicolas Hulot, l’envoyé spécial du président français pour la protection de la planète, à propos des réfugiés climatiques. Ils sont 25, 30 millions, forcés chaque année de tout laisser derrière eux à cause des dérèglements du climat.

La multiplication et l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes sont confirmées, analysées, répertoriées. Inondations, typhons, déforestation, désertification, sécheresse, contamination de l’air et de l’eau, autant de fléaux qui poussent à l’errance des pêcheurs, des agriculteurs, des citadins, parfois plusieurs fois par année, dans leur propre pays ou à l’extérieur des frontières.

« Leur destin n’est plus anecdotique; en cette ère de télévision en direct, nous voyons maintenant leurs visages, nous connaissons leurs histoires, leurs tragédies et leurs souffrances », ajoutait Hulot. Mais ces personnes déplacées, qui seront jusqu’à 150 millions par année en 2050 selon les Nations Unies, sont des apatrides qui ne font l’objet d’aucune reconnaissance ni d’aucune protection.

La conférence, organisée par la Fondation Hulot avait pour thème : Sécurité, climat et migrations, et tombait à point nommé, au moment où les négociateurs d’un éventuel Accord de Paris s’accrochent sur des virgules mais se désintéressent complètement du sort des principales victimes du changement climatique.

Le concept de « réfugié climatique » a été évoqué – indirectement – pour la première fois à la COP de Cancun, en 2010, sous la forme d’une petite phrase dans le communiqué final  à propos du respect des droits humains dans la lutte au changement climatique. À Paris, plusieurs groupes font pression pour que le texte final reconnaisse l’existence de ces « écoréfugiés », à tout le moins dans le préambule, mais leurs voix ne semblent pas encore assez fortes pour influer sur le cours des négociations.

Vers une meilleure protection des réfugiés climatiques

En 2012, la Norvège et la Suisse lançaient l’Initiative Nansen, avec l’objectif de créer un consensus entre les États sur la meilleure façon de traiter les déplacements transfrontaliers des victimes des catastrophes naturelles reliées ou non au dérèglement du climat. Une centaine de pays appuient aujourd’hui cette initiative inédite qui porte le nom de Fridjof NANSEN, un explorateur et diplomate norvégien de la fin du 19è et début du 20è siècle. Nansen, qui avait mené des expéditions en Arctique, avait ensuite été nommé ambassadeur à la Société des Nations, responsable des réfugiés de la première Guerre mondiale; il avait créé un passeport spécial pour les réfugiés apatrides, le « passeport Nansen », qui avait été accepté par plus de 50 pays… Pour marquer son travail remarquable auprès des réfugiés, Nansen avait obtenu le prix Nobel de la Paix en 1922.

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Fridjof NANSEN (1861-1930)

Pour l’envoyé spécial de l’Initiative Nansen, Walter Kaelin, une meilleure protection des réfugiés climatiques ne passe pas nécessairement par l’élargissement du concept de réfugié décrit dans la Convention de Genève de 1951, qui s’attache davantage aux notions de persécution politique, raciale ou religieuse. Il serait donc difficile, selon M. Kaelin, d’inclure celle de « réfugié climatique » puisque la preuve de l’origine climatique des migrations demeure problématique auprès des tribunaux et des instances nationales ou internationales. Comment prouver que les catastrophes naturelles, responsables de la migration de millions de personnes, sont causées par le changement climatique et non par les cycles saisonniers?

Il y a bien la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU, qui prévoit le droit à la propriété, à la santé et à l’éducation, mais là encore, il n’y a pas de lien direct avec ces nouveaux migrants qui devraient être pris en charge par la communauté des nations qui, après tout, est responsable de la folie du climat à l’échelle planétaire. À moins d’une véritable volonté politique de tous les pays, conclue M. Kaelin, les droits des réfugiés climatiques ne seront jamais inscrits dans les législations nationales et demeureront dans les limbes.

« Migrer dans la dignité »

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), un organisme intergouvernemental, a adopté une approche novatrice pour mieux gérer les déplacements forcés qui se multiplieront au cours des prochaines décennies : intégrer les migrations dans la réinstallation planifiée des populations vulnérables. Pour Dina Ionesco, chef de la division Migration, Environnement et Changement climatique à l’OIM, avec les connaissances accrues dont nous disposons à propos des effets du changement climatique, mieux vaut se préparer que de subir ses effets dévastateurs.

Elle donne l’exemple de l’Alaska, où la fonte du pergélisol, qui se produit à un rythme accéléré, empêchera bientôt les populations de poursuivre leur mode de vie; on commence donc déjà à prévoir leur déplacement vers des régions plus adéquates. Pour l’OIM, l’approche « Move in Dignity » relève du bon sens et d’une saine gestion des risques.

L’OIM définit ainsi les réfugiés du climat : « les réfugiés de l’environnement sont des personnes ou groupes de personnes qui, en raison de changements soudains ou progressifs de leur  environnement affectant leur vie ou mode de vie, sont contraints de quitter leur lieu de résidence, ou choisissent de le faire, de façon temporaire ou permanente, et qui se déplacent dans leur propre pays ou à l’étranger. ». La définition englobe donc non seulement les catastrophes liées au climat, mais aussi les catastrophes naturelles, comme les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques.

Réfugiés climatiques et sécurité

Selon François Gemmene, membre de la commission scientifique de la Fondation Nicolas Hulot et spécialiste des migrations, le lien entre climat et sécurité est devenu un enjeu majeur dans le dossier des réfugiés climatiques. Selon lui, environ 40% de ceux-ci se retrouvent en zone de conflits, dont les causes sous-jacentes sont elles-mêmes intimement liées à l’accès à l’énergie, à l’eau ou aux manifestations météorologiques extrêmes.  Le changement climatique est devenu un enjeu de sécurité pour les États du monde. L’impuissance de l’armée américaine, la plus puissante de la planète, devant la dévastation des ouragans Katrina et Sandy et le sort des nouveaux « naufragés urbains », a incité la NSA et la CIA à considérer le changement climatique comme un enjeu de sécurité nationale. À une échelle plus réduite, François Gemmene donne l’exemple de certaines régions du Sahel où des populations migrantes en raison d’une sécheresse prolongée, doivent emprunter des corridors migratoires déjà occupés par d’autres ethnies, provoquant des conflits parfois violents.

Peu d’attention à la COP21

Avec la crise des migrants en Europe qui monopolise l’attention, les déplacés du climat sont à peu près laissés pour compte à la COP21 au Bourget. À l’issue de la première semaine de la Conférence de Paris, les observateurs s’inquiètent du blocage qui semble s’être installé à propos de l’enveloppe financière de 100 milliards de dollars promise par les pays développés aux pays vulnérables pour les aider à s’adapter au changement climatique. La question des « déplacés environnementaux » est probablement très, très loin dans l’esprit des négociateurs, au moment où les ministres reviendront dans la capitale française pour tenter, in extremis, de s’entendre sur un nouveau texte qui permettrait de sauver la planète.

Pendant ce temps, un nouveau pays s’est joint à l’Initiative Nansen, la République des Kiribati, un minuscule pays insulaire d’à peine 800 km2 situé dans le Pacifique sud, et qui risque d’être rayé de la carte d’ici la fin du siècle.

Océans : le géant en péril

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, Paris, le 4 décembre 2015

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Pendant qu’à Paris, les Parties s’arc-boutent sur leurs positions respectives et que les négociations piétinent, un géant planétaire, le système océans, attaqué de toutes parts par les émissions de gaz à effet de serre, est en péril. Il subit de profondes transformations lourdes de menaces non seulement pour lui-même, mais pour les humains. Une journée a d’ailleurs été consacrée aux océans à la COP21 hier et plusieurs conférences ont porté sur ce sujet aux implications planétaires.

Il faut d’abord souligner que plus de 50% de l’oxygène que nous respirons provient du phytoplancton, des micro-algues, qui prospèrent dans les océans. Le système océanique joue un rôle majeur dans le climat du globe notamment par ses échanges de gaz, de vapeur d’eau et de chaleur avec l’atmosphère. Le rôle des océans dans la régulation du climat mondial est donc crucial et pas encore très bien compris, en particulier dans ses profondeurs. A l’occasion de la Conférence climatique de Paris, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a regroupé dans une publication spéciale les chapitres de son dernier rapport ayant trait à l’océan.

Trois attaques simultanées

Trois phénomènes liés aux changements climatiques se conjuguent pour altérer les océans.

  1. L’acidification des mers est une conséquence de l’absorption du dioxyde de carbone (CO2) par les océans qui forme de l’acide carbonique. Les océans absorbent 25% des émissions mondiales de CO2 et l’acidification a augmenté de 30% au cours des 250 dernières années. La dernière fois que le taux d’acidité a augmenté à ce rythme, c’était il y a… 65 millions d’année. C’est un phénomène qui va nuire à la vie marine en particulier aux organismes comme les huitres, les moules, les coraux, certaines espèces de plancton dont le squelette est composé d’aragonite, un minéral de la famille des carbonates. On peut voir sur la photo jointe, montrant des simulations présentées à la COP21 par l’Agence américaine des océans et de l’atmosphère (NOAA) sur une maquette de globe, que dans les scénarios du laisser-faire, les trois océans entourant le Canada seront complètement sous-saturés en aragonite d’ici 60 ans, posant une grave menace à nombre d’organismes. Les premiers effets sont anticipés dans l’Arctique d’ici 2020…
  2.  Le réchauffement des océans. Les océans ont absorbé jusqu’ici 93% de l’excès de chaleur injecté dans le système climatique par les Gaz à effet de serre (GES). L’atmosphère n’en a retenu que 2,3%, la fonte des glaciers continentaux et polaires que 2%. Selon Ed Hill, un chercheur britannique entendu ici, sans la capacité d’absorption des océans, la température moyenne du globe aurait augmenté depuis 150 ans, non pas de 1°C mais bien de 36°C, oui trente-six degrés Celsius! La température moyenne de la mer en surface a déjà augmenté de 0,7°C, chiffre qui devrait excéder 3°C dans certaines régions océaniques d’ici la fin du siècle. Le réchauffement des mers a des effets directs sur la vie marine. Ainsi il est presque certain que la hausse des températures n’est pas étrangère au déclin des stocks de morue dans l’Atlantique nord. Le « Blob » du Pacifique, cette énorme « bulle » d’eau chaude apparue au large la Côte ouest depuis trois ans (et qui n’a pas de rapport avec le phénomène El Niño), perturbe toute la vie marine. Il a induit d’importantes efflorescences d’algues toxiques et a joué un rôle certain dans la vague de chaleur de l’ouest canadien de l’été dernier.
  3. La désoxygénation des océans est un phénomène moins connu. Des eaux plus chaudes ont une moindre capacité de solubiliser et d’absorber l’oxygène. Ce phénomène est donc déjà en cours. Également, le réchauffement risque d’accentuer la stratification verticale des couches d’eau de l’océan et donc d’altérer le transport de l’oxygène de la surface vers les profondeurs. L’acidification des eaux et le déversement des nutriments dans les eaux de surface contribuent aussi à la désoxygénation. Selon les modèles, la quantité d’oxygène dans les océans devrait chuter de 1 à7% au cours du prochain siècle. Là encore, les organismes vivants dans les océans seront durement affectés. Seuls ceux qui tolèrent des eaux pauvres en oxygène pourront se multiplier. C’est le cas des microbes…

Une interaction mal comprise

L’interaction de ces méga-phénomènes est mal comprise. Et nous n’avons même pas parlé de la hausse du niveau des mers qui va aller en s’accélérant. Les Nations Unies vont probablement demander aux experts du climat de produire dans les prochaines années un rapport spécial sur les océans qui inclurait les conséquences économiques et sociales de telles ruptures écologiques. Et les effets seront, à n’en pas douter, majeurs. Considérez ces chiffres : 145 millions de personnes vivent à moins d’un mètre d’altitude; 40% de la population mondiale vit à moins de 100km des côtes; 3 milliards de personnes tirent une partie significative de leurs protéines des poissons et des produits de la mer.

Les stratégies d’adaptation pour faire face à ces méga-problèmes impliquent de conserver autant que possible un potentiel de résilience maximal au système océans, notamment en sauvegardant un ensemble d’habitats variés. La lutte contre les autres facteurs de stress est également fondamentale. La pollution des eaux des mers et l’eutrophisation des deltas et embouchures de grands fleuves par les substances organiques et inorganiques doivent être stoppées.

Mais aucun progrès ne sera véritablement possible sans recourir à l’arme ultime : stopper la pollution de l’air en réduisant radicalement les émissions de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre.

Le climat à la COP21

Par Isabeau Desrochers Giroux, membre de la délégation AQLPA à la COP21,Paris le 3 décembre 2015

S’échelonnant sur deux semaines à compter du 29 novembre au Parc des expositions du Bourget, la 21e Conférence des Parties (ou COP21 pour les connaisseurs) sur les changements climatiques a marqué l’histoire lundi dernier. L’arrivée de 150 chefs d’État, présents simultanément sur le site, en fait un rassemblement sans précédent. Malgré les appréhensions, tout s’est déroulé sans problèmes particuliers et dans une ambiance électrique. 

Le site, divisé en trois sections[1], représente un microcosme des enjeux environnementaux où se côtoient jeunes activistes, gens d’affaires, Organisations non gouvernementales (ONG) et membres de délégation. Chacun y trouve son compte avec plus d’une centaine de conférences, rencontres de négociations, points de presse et projections de film par jour, sans compter les expositions d’art, les exposés de groupes de recherche et les démonstrations de nouvelles technologies.

Si certains rassemblements environnementalistes manquent parfois d’authenticité en proposant des aliments suremballés ou en choisissant un local mal-adapté et peu accessible, on constate rapidement l’effort de la présidence française et du secrétariat de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC)  dans l’orchestration de l’organisation. Deux cents navettes électriques desservent une liste d’hôtels dans la région de Paris et les gens accrédités bénéficient tous d’une passe Navigo leur permettant de circuler dans l’ensemble du réseau de transport collectif de l’île de France. Dès le premier jour, on nous propose un cadeau dans lequel est compris un sac réutilisable et deux crayons (de confection française), ainsi qu’une bouteille que les participants peuvent remplir en visitant un des 45 points d’eau sur le site. Du côté des restaurateurs, bien que quelques exceptions ternissent l’esprit durable, la plupart offrent des repas dont les déchets sont recyclables, compostables ou réutilisables, à des prix pouvant accommoder tous les budgets. 

Les cœurs verts se réjouissent de retrouver un pédale-a-watt où les plus motivés peuvent recharger leurs appareils électroniques en faisant un peu d’exercice. Pour les moins sportifs, on propose une multitude de casiers de recharge, barrés à clé, où les appareils peuvent se réalimenter en toute quiétude. Les amants de la technologie sont bien servis avec du WIFI sur l’ensemble du site, ainsi que 30 minutes gratuites (quoique moins fiables en période d’affluence) dans les autobus de la COP21 qui desservent les stations du Réseau Express Régional (ou train RER).

Si les évènements qui ont eu lieu à Paris le 13 novembre ont fait planer un doute quant à la convivialité des activités de la COP21, l’ambiance quotidienne n’en semble guère perturbée. Pendant les discours des chefs d’État, des attroupements de gens souriants se formaient autour de ceux qui les suivaient sur leur ordinateur portable. Dans les transports en commun, de parfaits étrangers échangent quotidiennement des commentaires et plaisanteries.

Une mise à jour du texte négocié est prévue pour vendredi de cette semaine, mais plusieurs des articles présentent toujours, malgré les nombreuses rencontres préalables, une multitude d’options parfois très dissemblables. L’inaccessibilité de plusieurs rencontres officielles, réservées aux délégués, et les nombreuses incertitudes demeurant quant au texte négocié, alimentent quelques frustrations chez les membres de la société civile.

Le début des négociations s’annonce positivement avec les quelques annonces, dont celle du Canada, de contribution monétaire pour l’adaptation. Il existe cependant toujours un énorme manque à gagner. Dans un rapport publié en 2007 par le secrétariat de la CCNUCC sur le financement de l’adaptation, on estimait qu’au minimum 38 milliards de dollars américains seraient nécessaires d’ici 2030 pour l’adaptation. On y parlait notamment des besoins: de l’adaptation des infrastructures de distribution d’eau (11 milliards de dollars américains), de fonds pour pallier à la croissance de la malnutrition et des maladies diarrhéiques et transmises par vecteurs (5 milliards de dollars américains) et les coûts d’adaptation des infrastructures pouvant frôler les 130 milliards de dollars américains. Ces chiffres ont depuis lors, été révisés à la hausse. Ces besoins seront d’autant plus importants si les États n’arrivent pas à réduire davantage leurs émissions.

Une analyse des quelques centaines de documents sur les réductions nationales (portant le nom d’INDCs pour “Intended Nationally Determined Contributions”) qui couvrent 94% des émissions globales selon le secrétariat de la Convention-cadre, démontre qu’elles sont insuffisantes. Sans intervention supplémentaire, la hausse moyenne du thermomètre estimée serait de 2.7°C. Quand on sait que la cible de 2°C est source de friction compte tenu de l’impact prévu dans les pays du Sud, on ne peut que s’inquiéter. Toutefois, le Secrétariat de la CCNUCC a laissé savoir que pour plusieurs États, ces documents représentaient un plancher de réduction et non pas un plafond. Seul le temps dira ce qu’il en sera, mais si le passé est garant de l’avenir, le protocole de Kyoto n’a pas été un exemple de conformité juridique. Les perceptions ont cependant beaucoup changé depuis et, avec un peu de chance et de volonté, un accord sur le climat digne de ce nom verra le jour à la fin de la semaine prochaine.



[1] Le centre de conférence, accessible seulement par les personnes accréditées, où se tiennent les négociations et les nombreuses conférences; les Espaces générations climat, une première dans l’histoire des COP; et la galerie, où les professionnels de l’industrie peuvent présenter et valoriser leurs  technologies et innovations. Pour plus d’information, visitez : http://bourget.cop21.gouv.fr/fr/

COP21 La table est mise, reste à s’entendre sur le menu

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, Paris le 1er décembre 2015

Hier, lors du premier jour la conférence COP21 des Nations Unies sur les changements climatiques, la France a convié 150 chefs d’État à prendre la parole devant les délégués. Un rassemblement sans précédent de dirigeants en un même lieu, qui marque déjà l’histoire. Chacun est venu poser, en trois minutes, sa vision et sa position sur les négociations devant mener à un accord pour juguler les changements climatiques devant prendre effet à partir de 2020. La table est donc mise, mais il reste à s’entendre sur le menu. Et là, les divergences de vues et de goûts restent fortes, en particulier entre pays développés et pays en développement.

Pourtant le constat, le diagnostic, sur les conséquences néfastes des émissions de gaz à effet de serre (GES), semble largement partagé. Le dernier rapport des experts du climat du GIEC, diffusé en 2013-14, était en effet sans équivoque : l’humanité doit réduire ses émissions globales de 40 à 70% d’ici 2050 et ensuite aller vers zéro émission nette dans la deuxième moitié du siècle pour limiter le réchauffement une hausse moyenne de 2°C, seuil considéré critique pour le système climatique.

Mais des pays comme l’Inde et la Chine soutiennent que les peuples des pays en développement  comme les leurs devraient avoir droit de continuer d’émettre des GES afin de pouvoir se développer comme l’ont fait les pays développés. Le premier ministre indien, Narendra Modi, a rappelé dans son discours que 300 millions d’Indiens n’ont même pas encore l’électricité. L’Inde et la Chine produisent l’essentiel de leur électricité en brûlant du charbon, ressource énergétique dont ils disposent en abondance sur leur territoire.

L’Inde qui s’est fixé des objectifs de réduction d’intensité carbone et non de réduction absolue en volume, souhaite donc que sa situation particulière soit prise en compte dans ces négociations. Les questions de financement de la transition énergétique et d’adaptation seront évidemment un des enjeux clés de cette négociation historique où, comme le soulignait le Prince Charles, « jamais les espoirs d’autant de gens n’auront été portés par aussi peu de personnes ».

 

Vers la fin des subventions aux combustibles fossiles?

Par Philippe Bélisle,  Conseiller en communication, membre de la délégation AQLPA à Paris COP21 – Paris le 1er décembre 2015

Une coalition de 37 pays s’engage à éliminer l’aide financière aux énergies fossiles, «mauvaise pour l’économie et pour la planète »

En 2013, les subventions publiques, directes et indirectes, à l’exploitation et la consommation de combustibles fossiles, ont totalisé plus de 550 milliards de dollars, quatre fois plus que l’aide au développement des pays les plus pauvres de la planète, et quatre fois plus que l’aide financière aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique. Ces subventions contribuent à la baisse des prix des énergies fossiles et profitent surtout aux plus nantis. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui valide les montants de ces subventions astronomiques, reconnaît que leur retrait représenterait environ 10 % de l’effort de réduction de  dioxyde de carbone (CO2) requis d’ici 2020 pour garder l’augmentation de la température du globe sous les 2 degrés Celsius.

En marge de la COP21 à Paris, les dirigeants de plusieurs pays d’Europe et de la région Asie-Pacifique ont renouvelé aujourd’hui leur promesse de mettre un terme à l’aide publique aux énergies fossiles et de fixer un prix carbone. En avril dernier, une coalition d’une trentaine de pays dont la France et les États-Unis, Friends of Fossil Fuel Subsidy Reform (FFFSR),  avait annoncé son intention d’aller de l’avant avec un retrait progressif des subventions.

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Les enjeux de la COP21 Paris 2015 sur le climat

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, Montréal, le 25 novembre 2015

Ce sera une grande messe climatique exceptionnelle avec 40 000 pratiquants accrédités venus des quatre coins du monde, dont la moitié de la société civile. Cette 21ème Conférence des Parties (CdP ou COP en anglais) des Nations unies sur les changements climatiques accueillera plus du triple des participants attendus à une conférence « normale ». La délégation canadienne à elle seule comptera 250 personnes, incluant celles des provinces. L’AQLPA y envoie également une délégation de trois personnes pour chacune des deux semaines de la conférence.

Un casse-tête logistique à déployer sous haute sécurité et en plus sous un régime d’état d’urgence avec des menaces réelles d’attentat terroriste alors que 139 chefs d’État prendront la parole le 30 novembre, lors du jour d’ouverture de la conférence. Les perspectives n’ont jamais été aussi bonnes pour qu’un accord soit signé même si de nombreux obstacles persistent. Mais savons-nous bien ce qui doit se négocier et éventuellement se conclure à Paris? Pour mieux comprendre, après un rappel de l’origine et des objectifs de la négociation en cours, nous déclinons, dans le texte qui suit, certains enjeux clés dont : les contributions nationales proposées pour atténuer les émissions; un décodage de l’objectif de limitation de la température à 2°C; un rappel sur l’architecture de l’accord bien différente de celle du protocole de Kyoto; puis nous abordons en rafale, l’adaptation et la finance; l’équité des responsabilités nationales mais aussi individuelles; les mesures et la vérification; la forme juridique de l’accord. Enfin, nous évoquons le grand écart entre économie et écologie sous-jacent à un processus qui non seulement ne prévaut pas sur les négociations de libre échange mais leur est explicitement subordonné.

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Nouvelles du front climat énergie

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA, Montréal, le 15 novembre 2015

À deux semaines du démarrage de la conférence de Paris sur le climat, le rythme s’est fortement accéléré ces derniers temps. La quantité d’informations et de rapports qui déboulent quotidiennement est impressionnante. Il est difficile de suivre tout ce qui se passe et de communiquer régulièrement sur toutes ces nouvelles cruciales pour notre avenir. En guise de rattrapage, voici des informations et analyses sur une série de sujets clés.

Nouveaux records de concentrations de gaz à effet de serre et de températures

Le Met office britannique a récemment annoncé que l’année 2015 verrait pour la première fois le réchauffement planétaire moyen dépasser les 1°C par rapport au niveau préindustriel. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) soulignait de son côté que les concentrations de dioxyde de carbone ont atteint en 2014 un nouveau record, une moyenne de 397,7 parties par million (ppm).  Au printemps boréal 2015, la barre des 400ppm de dioxyde de carbone – CO2 – a été franchie. L’OMM prévoit que ce seuil sera franchi en permanence en 2016. Le CO2 reste des centaines d’années dans l’atmosphère et encore plus longtemps dans les océans. Un tel niveau est sans précédent depuis le pliocène, une époque, il y a entre 2,6 et 5,3 millions d’années, où le niveau de la mer était de plusieurs mètres supérieur au niveau actuel. En 2014, la teneur moyenne de ce gaz dans l’atmosphère était de 143% supérieure à celle de l’ère préindustrielle. Le méthane  - CH4 - atmosphérique a également atteint un pic en 2014, une valeur 254% supérieure du niveau de l’époque préindustrielle; tandis que le protoxyde d’azote – N2O – avait une valeur 121% plus élevée.

« Le forçage radiatif, qui a pour effet de réchauffer le climat, s’est accru de 36% entre 1990 et 2014 en raison des gaz à effet de serre persistants ». Oui, augmentation de plus d’un tiers en seulement 24 ans!

Le secrétaire de l’OMM, Michel Jarraud s’alarme de ces hausses constantes qui agiront en retour en augmentant la vapeur d’eau dans l’atmosphère, autre puissant gaz à effet de serre. « C’est MAINTENANT qu’il faut agir pour réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre et pour qu’il nous reste une chance de contenir à un niveau raisonnable la hausse des températures. Les lois de la physique sont non négociables», a-t-il martelé.

Des effets déjà significatifs sur le climat

Des conséquences néfastes pour l’activité humaine sont déjà manifestes. Quelques exemples : après 5 ans de sécheresse extrême dans une grande partie de la Californie, le plus important État producteur de fruits et légumes des États-Unis ne disposait plus l’été dernier que d’un an de réserve en eau dans ses réservoirs. Cette année plusieurs milliers de personnes sont mortes de chaleur dans le sous-continent indien où le thermomètre a dépassé les 45°C et même atteint les 50° C en Inde! Dans l’autre hémisphère des Amériques, le Brésil a connu sa pire sécheresse en 80 ans. La déforestation de la forêt amazonienne accentue ici les dégâts climatiques. Dans le nord-est des États-Unis et dans les provinces maritimes, des précipitations neigeuses très importantes et récurrentes sont tombées l’hiver dernier, tandis que des inondations historiques ont frappé le Texas ce printemps. L’ouest canadien et américain a été littéralement carbonisé par le feu cet été, ce qui libère davantage de carbone. L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes est un des faits associés à la croissance des GES bien établis par la science.

S’agissant de la hausse du niveau de la mer, il devient évident que le dernier rapport 2013-14 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC,  a sous-estimé les conséquences du réchauffement global sur les calottes glaciaires. En Antarctique ouest, la plateforme glaciaire Larsen B s’amenuise rapidement et devrait être complètement désintégrée d’ici la fin de la décennie selon la NASA. Cette plateforme glaciaire disparue, les glaciers qu’elle retient en leur faisant barrage, glisseront dans l’océan plus vite et contribueront à accélérer la hausse du niveau de la mer. Mauvaise nouvelle aussi du côté de l’Antarctique est : le glacier Totten fond aussi. Il contient à lui seul assez de glace pour hausser le niveau de la mer de 3,5m, autant que les glaciers de l’Antarctique ouest. Il est plus sensible qu’on le croyait au réchauffement des océans en raison de la structure géologique sous-marine qu’il chevauche, laquelle permet aux eaux chaudes de l’océan de le gruger par en dessous sur une vase surface.

Les océans, qui absorbent 90% de la chaleur supplémentaire retenue par la terre en raison des GES, manifestent des réactions inattendues ou bien plus rapides que prévu. Ainsi en est-il du Blob du Pacifique du nord-est, une surface d’un million de km2 plus chaude d’environ 3° C que le reste de l’océan, apparue en 2013. Cette importante anomalie thermique, distincte de celle bien connue liée au phénomène El Niño, a pris les chercheurs par surprise. C’est la première fois que l’eau du Pacifique du nord-est atteint une telle température pendant une aussi longue période. Elle a des conséquences majeures sur tout l’écosystème marin de la région et est l’une des causes de l’intensité de la sécheresse dans l’ouest du continent.

Pendant ce temps, dans l’Atlantique du nord-est, c’est une anomalie thermique froide qui surgit, un Blob froid, avec même des records de froid comme on peut le voir sur le graphique suivant de la NOAA qui donne les relevés de température terre-océan de janvier à août 2015.

Figure 1 : Écarts de température à la moyenne terre-océans janv. à Août 2015 – Source NOAA

On remarque que les records de chaleur ont très été nombreux sur l’ensemble terre-mer. La plupart des terres et des océans de la planète ont connu des températures « plus  chaudes » ou « beaucoup plus chaudes que la moyenne » selon l’expression de l’Administration américaine de l’atmosphère et des océans (NOAA). L’est de l’Amérique du nord, et en particulier le Québec, est un des seuls endroits sur terre où la température moyenne de la première moitié de l’année a été plus froide que la moyenne habituelle. Mais surtout il y a eu un record de froid dans l’Atlantique nord-est. L’apparition de cette zone plus froide, observée en ce lieu depuis quelques années déjà, est cohérente avec le constat du ralentissement prévu du courant chaud du Gulf Stream dû à l’influx massif d’eaux de fonte froides et douces provenant des glaciers du Groenland. Plusieurs données confirment que ce ralentissement est en cours mais l’ampleur et la rapidité du phénomène surprennent les spécialistes.

Ces faits démontrent hors de tout doute que la situation climatique se dégrade bien plus vite que le dernier rapport du GIEC sur la physique du climat ne l’indiquait il y a seulement deux ans…

Rejet de Keystone XL : le climat d’abord

Dans ce contexte, le refus du président Obama d’autoriser la construction de l’oléoduc Keystone XL, un projet de TransCanada, est une excellente nouvelle pour le climat. Les gouvernements du Canada et du Québec devraient soupeser les arguments avancés par le secrétaire du département d’État John Kerry pour rejeter KXL. Son analyse est remarquable car elle met en avant de bons arguments économiques mais elle priorise l’argument écologique. « Le projet proposé aurait un impact marginal sur la sécurité énergétique des États-Unis. Le projet proposé ne contribuerait pas à diminuer le cout de l’énergie des Américains. Le projet proposé aurait à long terme une contribution marginale à l’économie. Le projet soulève une série d’inquiétudes quant à ses conséquences sur les collectivités locales, l’approvisionnement en eau et pour des sites du patrimoine culturel. Le projet proposé faciliterait le transport dans notre pays d’une source de pétrole particulièrement sale. »

« Mais le facteur critique de ma détermination a été celui-ci : autoriser ce projet saperait significativement notre aptitude à continuer de mener le monde à combattre les changements climatiques » (notre traduction).

On peut penser que si les États-Unis avaient besoin du pétrole d’Alberta, les considérations écologiques seraient écartées sans trop de scrupules. Mais quand on sait que plusieurs rapports récents d’institutions fédérales – voir cette synthèse de la maison blanche – ont souligné que les changements climatiques affectaient la sécurité nationale des États-Unis, il n’est pas étonnant que le combat contre les changements climatiques devienne lui-même un enjeu d’intérêt national.

Pression maximale sur Énergie Est

Le gouvernement du Québec pourrait reprendre quasiment intégralement cette analyse du département d’État en la transposant aux conséquences de l’oléoduc Énergie Est. La contribution du projet Énergie Est à la sécurité énergétique et à l’économie du Québec à long terme serait marginale. Des questions sérieuses se posent sur les conséquences pour les collectivités locales et l’approvisionnement en eau. Et Il serait bien difficile au gouvernement du Québec de prétendre être un leader dans la lutte aux changements climatiques – avec des objectifs relativement ambitieux de réduction d’ici 2030- s’il autorisait un projet ayant pour conséquence d’annuler entièrement sa cible de réduction (-37,5%) dès sa première année d’opération…

Les projets de pipeline pour sortir le pétrole bitumineux d’Alberta sont maintenant bloqués à l’ouest et au sud. Reste l’est. La pression sera donc maximale pour faire aboutir l’oléoduc Énergie est. D’entrée de jeu, le gouvernement du Québec a affiché un préjugé favorable à ce projet même s’il a posé 7 conditions à son acceptation. Malheureusement la condition posée par Québec relative aux émissions de GES consiste à n’étudier que les émissions locales et la lettre mandat du BAPE sur ce projet est à l’avenant.

Cela veut dire que Québec s’apprête à fermer sciemment les yeux sur les 180 millions de tonnes de CO2 eq associées au produit transporté qui seraient émises chaque année en amont et aval du tuyau. Ceci ne peut que saper sérieusement la crédibilité de sa position dans la lutte contre les changements climatiques alors même que les regards de tous ceux qui se préoccupent du climat sont maintenant tournés vers Énergie Est. Et comme TransCanada ne construira finalement pas de second port pétrolier au Québec, l’intérêt économique à long terme du projet est aussi fortement amoindri pour le Québec. L’émission La semaine verte de Radio-Canada nous apprend d’ailleurs que les assurances des agriculteurs comme le libre choix de leur culture seraient affectés par le passage de l’oléoduc sur leurs terres. Sous l’angle économique comme sous l’angle écologique le Québec a donc très peu à gagner et beaucoup à perdre en acceptant le projet Énergie Est.

Le « plan » libéral pour réduire les GES

L’élection du gouvernement Trudeau le 19 octobre a apporté un grand vent de fraîcheur à une politique canadienne devenue toxique sous Stephen Harper. Le « plan » libéral pour réduire les GES veut fixer une cible nationale de réduction élaborée en collaboration avec les provinces, soutenir la fixation d’un prix carbone dans toutes les provinces, mettre en œuvre un plan de réduction des GES crédible pour atteindre ses objectifs, notamment avec la création d’un Fonds pour une économie à faibles émissions carbone doté de 2 milliards$ pendant le mandat. La plateforme libérale prévoit aussi la suppression à moyen terme des subventions à la production d’énergie fossile. Des nouveautés intéressantes qui tranchent avec le passé.

Autres aspects intéressants du plan libéral, le soutien aux technologies vertes, l’émission d’obligations vertes par la nouvelle banque d’infrastructure du Canada et, une promesse chère à l’AQLPA, le resserrement des normes sur la qualité de l’air en collaboration avec les provinces; enfin le soutien à la rénovation écologiques des bâtiments industriels, commerciaux et résidentiels.

Mais l’un des premiers tests de la volonté du gouvernement Trudeau dans le domaine de la réduction des GES sera la révision du processus d’évaluation environnementale des projets d’oléoducs que les conservateurs ont sapé au point de détruire la crédibilité de l’Office national de l’énergie. Or la position de Justin Trudeau sur les oléoducs semble à géométrie variable : il est contre Northern Gateway d’Enbridge dans le nord de la Colombie-Britannique, mais favorable à l’expansion de l’oléoduc TransMountain de Kinder Morgan dans le sud de la Colombie Britannique, à condition que le processus d’évaluation soit révisé. Il soutient également le projet Énergie Est mais a signalé là aussi que le processus devait être révisé afin d’être crédible. Il s’est notamment engagé à ce que les évaluations environnementales tiennent compte des répercussions en amont des projets et « des émissions de gaz à effet de serre qu’ils généreront ».

Or, quelques jours avant l’élection, nous apprenions que l’un de ses directeurs adjoint de campagne libérale, le « bénévole » Dan Gagnier, agissait en même temps comme consultant de TransCanada. Il a même adressé un mémo à la compagnie pendant la campagne pour lui indiquer comment influer le processus décisionnel du futur gouvernement libéral afin de favoriser le projet Énergie Est… Dan Gagnier a démissionné et Justin Trudeau a pu limiter les dégâts. Heureusement pour lui, cette fausse note, qui montre les accointances de TransCanada avec le nouveau pouvoir, est survenue à la toute fin de la campagne.

Justin Trudeau veut à la fois réduire les GES du Canada et promouvoir la production des sables bitumineux qui a besoin de nouveaux oléoducs pour sa croissance. Ces objectifs sont antinomiques. Il devra choisir. Tout comme Québec qui se donne des objectifs de réduction ambitieux mais investit dans le même temps dans l’exploration pétrolière et dont la future politique énergétique risque fort d’encourager l’exploitation.

Une mobilisation en marche La population, elle, semble avoir déjà choisi. Un sondage commandité par le Réseau action climat (CAN-Rac) indiquait le printemps dernier que 61% des Canadiens (et 71% des Québécois) pensent qu’il est plus important de protéger le climat que de construire l’oléoduc Énergie est et de développer davantage les sables bitumineux. Plus de 100 groupes environnementaux, économiques et communautaires canadiens, dont l’AQLPA, ont écrit au nouveau gouvernement Trudeau pour lui demander de tenir ses promesses et de stopper, avant la conférence de Paris sur le climat, les processus actuels d’évaluation environnementale des projets de pipeline Énergie Est et TransMountain qui ne tiennent pas compte des impacts climatiques. Et ceci après que plus de 100 scientifiques renommés, dont un prix Nobel et 5 récipiendaires de l’Ordre du Canada, demandaient l’été dernier d’imposer un moratoire sur « le développement de nouveaux projets de sables bitumineux et des infrastructures qui leur sont associées » afin notamment de préserver le climat ». Au Québec, c’est plus de 160 groupes citoyens et environnementaux qui ont formé cet automne un Front commun pour la transition énergétique. L’AQLPA en fait bien évidemment partie.

La conférence des parties 21 (CdP21 ou COP21 en anglais) sur le climat de Paris sera l’occasion de nombreuses manifestations dans le monde où les gens démontreront qu’ils veulent de l’action en matière de climat et d’énergie. Il y en aura une à Ottawa. À Paris plus d’un million de personnes étaient attendues avant les tragiques événements du 13 novembre. On ne sait pas encore si cette manifestation pourra avoir lieu étant donné l’état d’urgence décrété à la suite des attentats. Mais au moment d’écrire ces lignes, la conférence, elle, est maintenue. Ceux qui sont prêts aux plus grands sacrifices pour défendre la vie ne peuvent que tenir tête devant les fanatiques de la mort et, au rendez-vous de l’histoire, redoubler d’ardeur pour aider à nous élever vers la grande transformation dont le monde a besoin. L’AQLPA sera sur place pendant toute la durée de la conférence et informera régulièrement ses membres et sympathisants des enjeux et du déroulement des négociations.

Laval 1, Énergie Est 0

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, AQLPA.

huile dans l'eau

Bravo Laval ! Bravo à Marc Demers, maire de Laval et à son conseil municipal, qui s’oppose fermement au projet d’oléoduc d’Énergie Est de TransCanada! La troisième ville en importance du Québec a pris cette position courageuse dans le mémoire déposé dans le cadre des audiences de la Commission métropolitaine de Montréal sur le projet de pipeline Énergie Est. Rappelons qu’il est prévu que cet oléoduc, devant transporter 1,1 million de barils par jour, ait un embranchement qui traverserait le territoire de Laval à son extrémité est, destiné à alimenter la raffinerie Suncor de Montréal.

L’argumentaire de Laval est d’une logique et d’une efficacité redoutables et il est important que nos lecteurs en prennent connaissance.

Première préoccupation, l’eau : en cas de déversement du pipeline en période de crue, « la totalité des prises d’eau de la ville de Laval pourrait être affectée dans un intervalle de 8 à 12 heures ». (…)

« Ainsi, un déversement de pétrole dans la rivière des Outaouais pourrait priver d’eau l’ensemble des Lavallois pour une durée indéterminée. De surcroît, tout le système de traitement d’eau potable incluant le système de distribution pourrait être affecté si les eaux captées par les prises d’eau étaient contaminées aux hydrocarbures. Ce scénario est très envisageable dans le cas d’une fuite non détectée. Le nettoyage des infrastructures de traitement et de distribution d’eau potable pourrait alors être long, difficile et onéreux.»

Deuxième préoccupation, l’impact sur la biodiversité et la fragmentation du territoire. Le tracé prévu du pipeline traverserait des territoires zonés agricoles et d’autres d’une grande richesse du point de vue de la biodiversité, notamment l’archipel du Mitan dans la rivière des Prairies, une réserve naturelle protégée. Un déversement porterait un coup fatal à des espèces en voie de disparition au Canada, comme la Carmantine d’Amérique ou le chevalier cuivré. Or l’étude de dispersion des contaminants en cas de fuite n’est même pas disponible.

Troisième préoccupation, l’absence d’information sur la manière dont l’oléoduc traverserait la rivière des Outaouais et les affluents de la rivière des Milles Iles. La société TransCanada « ne semble pas vouloir segmenter chaque passage d’un cours d’eau à l’aide de vannes par exemple ». « La ville de Laval juge l’ensemble de cette situation extrêmement préoccupante étant donné que la rivière des Outaouais est le tributaire des sources d’eau brute de la ville. »

Quatrième préoccupation : Laval comptabilise ses gaz à effet de serre et s’est engagé à produire un plan d’action pour la réduction des GES, elle est impliquée dans des réseaux pour ce faire et elle s’inquiète des impacts des changements climatiques pour sa collectivité. Or les émissions amont associées au pétrole transporté par Énergie Est s’élèveraient de 30 à 32 millions de tonnes par année, soit 15 fois plus que les émissions de GES annuelles de l’ensemble du territoire lavallois.

Cinquième préoccupation, les mesures de sécurité de la compagnie. Le mémoire de Laval rappelle que plusieurs incidents récents justifient l’inquiétude des citoyens quant à l’efficacité de ces mesures :

  • La détection des fuites à l’aide des outils technologiques les plus modernes –tant vantés par TransCanada – n’a pas fonctionné lors de deux accidents récents (oléoduc Pegasus d’Exxon à Mayflower en Arkansas en 2013; oléoduc de Nexen à Fort McMurray en Alberta en 2015)
  • La distance importante entre les vannes d’isolement (29km) fait qu’en 16 minutes quelque 5 000 barils ou 750 000 litres ont pu s’échapper dans l’environnement à Mayflower. La même distance est prévue pour Énergie Est.
  • Les temps de réaction sont aléatoires. Le déversement de 20 000 barils de l’oléoduc 6b d’Enbridge dans la rivière Kalamazoo à Marshall au Michigan en 2010 a été causé par un temps de réaction très long (17 heures) et à la négligence d’Enbridge qui n’avait pas tenu compte des signaux d’alarme préalables attestant du mauvais état du pipeline.

Laval constate donc à partir de l’analyse des accidents survenus antérieurement que les compagnies sous-estiment les conséquences des « pires cas » :

  • « sous-estimation du délai d’arrêt d’urgence et des performances antérieures;
  • sous-estimation des fréquences des incidents et des bilans de sécurité antérieurs;
  • absence de souci des défaillances possibles de l’équipement;
  • culture d’entreprise présumant que les opérateurs ne font pas d’erreurs
  • en cas de sinistre, peu de différenciation des effets entre les types de pétrole : dilbit, pétroles conventionnels ou synthétique et pétrole de schiste. »

Étant donné que Laval « ne peut garantir la sécurité de ces citoyens et la protection de l’environnement sur son territoire » la ville ne peut donc que s’objecter à la réalisation du projet oléoduc Énergie Est. Enfin, la ville souligne aussi que le projet ne permet pas de réduire la dépendance énergétique aux combustibles fossiles, ne réduit pas les émissions de GES et n’aura pas d’impact positif sur la qualité de l’air, objectifs qu’elle fait siens.

Ce mémoire est implacable pour TransCanada. Résultat : Laval 1, Énergie Est 0.

Pollution de l’air : de bonnes et moins bonnes nouvelles

Par Alain Brunel, directeur climat énergie, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) – Texte mis à jour le 3 septembre 2015 – initialement publié le 3 juin

Ne boudons pas notre plaisir, les bonnes nouvelles sont plutôt rares en écologie ces temps-ci : la qualité de l’air s’est vraiment améliorée depuis 30-40 ans! Les concentrations des principaux contaminants de l’air ont fortement baissé au Québec de 1975 à 2008. Petit bémol cependant: les données commencent à dater. Le dernier inventaire des émissions atmosphériques issu du ministère du Développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) remonte à 2008. Sept ans…  Il y a comme un trou noir qui risque de grossir avec les coupures budgétaires constantes infligées par les gouvernements successifs à ce petit ministère aux grosses missions. En plus les normes québécoises sont moins sévères que les lignes directrices de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2005. Continue reading